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Petit-fils d’émigrés russes né à Buenos Aires en 1939, Edgardo Cozarinsky vit depuis une trentaine d’années à Paris. À la fois cinéaste et homme de lettres, il mêle documentaire et fiction dans son travail et ceci depuis ses débuts. Il commence sa carrière en 1971 en Argentine en réalisant un film expérimental : "..."/Points de suspension. En 1974, il fuit la dictature militaire de son pays et s’installe à Paris. Il dirige alors son second long-métrage en 1977 : Les apprentis-sorciers. Il collabore ensuite à l’écriture du film La mémoire courte (1979) de son compatriote Eduardo De Gregorio. Après Not in Vain (1980), un court-métrage commandé par le Haut Commissariat pour les Réfugiés, Edgardo Cozarinsky réalise La guerre d'un seul homme (1981), un brillant montage d’actualités vichyssoises avec des textes de l’écrivain allemand Ernst Jünger en contrepoint. In 1982, Edgardo Cozarinsky commence à travailler pour la télévision et réalise Mémoire : Marie Mac Carthy, le portrait d’une romancière américaine "engagée". En 1983, il réalise pour le grand écran Autoportrait d'un inconnu : Jean Cocteau, suivi de Haute Mer (1984) et Sarah (1988), un court-métrage, également pour le cinéma. Edgardo Cozarinsky retourne ensuite en Argentine pour co-réaliser Guerriers et captives (1989) avec Dominique Sanda : un film épique sur la "Guerre Indienne" qui a opposé les colons au peuple indigène de Patagonie au siècle dernier. In 1992, le réalisateur décrit les "exils" argentins des acteurs Robert le Vigan et Renée Falconetti, la "Jeanne d'Arc" de Dreyer, dans Boulevard des crépuscules. Deux ans plus tard, il consacre un portrait au co-fondateur de la Cinémathèque française, Henry Langlois dans Citizen Langlois (1994). En 1996, Edgardo Cozarinsky réalise pour le cinéma Le Violon de Rothschild, amplement salué par la critique. Il tourne ensuite Les fantômes de Tanger en 2003 et enfin Ronde de nuit en 2005.Parallèlement à son œuvre cinématographique, Edgardo Cozarinsky construit une œuvre littéraire particulièrement remarquée. Il a publié des essais sur Borgès et Henry James. En 1989 paraît aux Editions Christian Bourgeois Vaudou urbain, un volume de fiction. En 2002 il publie chez Actes Sud un recueil de nouvelles, La Fiancée d’Odessa et en juin 2005, toujours chez Actes sud un nouveau roman, Le Ruffian moldave.
Loin d'où [Broché]
Edgardo Cozarinsky (Auteur)
Broché: 196 pages
Editeur : Grasset (31 août 2011)
Collection : Littérature Etrangère
Janvier 1945. Une jeune femme, vêtue d’une lourde cape militaire qui la protège à peine du froid, fuit à travers la Pologne et la Tchécoslovaquie.
Trois ans plus tard, nous la retrouvons à Buenos aires, où elle a refait sa vie, hantée par son passé. Elle élève un fils, Federico, qui cherche bientôt à savoir, à comprendre ce qu'elle cherche à oublier.
"Les histoires, on ne les onvente pas, on en hérite", écrivait Edgardo Cozarinsky dans Un ruffian moldave.Variation sur l'un des moments les plus tragiques de notre Histoire, l'auteur brouille les pistes : au lecteur de distinguer le bien du mal, les bourreaux des victimes...
Le Ruffian moldave
de Edgardo Cozarinsky (Auteur), Jean-Marie Saint-Lu (Traduction)
Poche: 168 pages
Editeur : Actes Sud (2 juin 2005)
Collection : Le cabinet de lecture
" La chronique de l'immigration juive en Argentine et les histoires qui s'y rattachent constituent la toile de fond du Ruffian moldave, une chronique sur laquelle Edgardo Cozarinsky n'est ni le roman documentaire, ni le larmoyant mémoire familial, mais la tradition dramatique yiddish des mythes ancestraux et des comédies musicales qui, transférés des pampas russe aux steppes argentines, ont acquis sur les scènes du nouveau pays les costumes de la couleur locale et les rythmes des tangos et des milongas.[...] Ce ne sont pas les voies directes ni les récits définitifs dont le dénouement est visible dès le début qui intéressent Cozarinsky, ce sont les carrefours, ces espaces doubles ou triples où des histoires différentes se rencontrent et, en même temps, semblent se séparer. "
un article très intéressant est à découvrir ici:
http://www.francoisxavier.net/article.php3?id_article=509
Le rufian moldave est un livre excellent, poignant mais non larmoyant.
nous y découvrons au fil des pages une page sombre du passé de l'immigration juive dans les années vingt, en argentine, plus précisément à Buenos Aires et Rosario !
le but du narrateur n'est pas cette histoire, mais l'histoire du théâtre yiddish, aujourd'hui pratiquement oublié.
dans les années vingt, le théâtre yiddish est en plein essor, mais aussi en pleine mutation !
on trouve avec plaisir les oeuvres présentées avec comme musique de scène, des tangos et autres chants typiquement argentins. certaines interprètes parlent si mal le yiddish, qu'elles en font une attraction de ce défaut !
mais avant d'arriver à cette connaissance, le narrateur (qui voulait présenter une thèse sur le thème du théâtre yiddish) doit passer par toutes les histoires de l'immigration juive de cette époque.
et décide, finalement, de laisser les morts avec les morts et abandonne sa thèse par respect des survivants !
un livre superbement écrit, superbement traduit, qui nous apprend beaucoup !
un livre qu'il faudrait lire absolument !!!
la rouge
AACCE n°60 (paru en janvier 2007)
LETTRES d’AILLEURS
D’Argentine et d’Uruguay
Gauchos juifs, colonies juives, tango juif… l’histoire juive de l’Argentine et dans une moindre mesure celle de l’Uruguay fut au cœur du voyage organisé par le Cercle Wladimir Rabi de Strasbourg. Vous trouverez ci-dessous quelques lignes destinées à vous donner envie soit d’y aller (cf. 1 voyages Valiske), soit de découvrir des articles et des ouvrages littéraires ou documentaires (cf. 2 biblio) ou de vous précipiter à un spectacle de tango ou à la soirée argentine et uruguayenne que l’AACCE organisera au printemps prochain. A noter que ces trois possibilités ne sont pas exclusives… Le tango et le tango yiddish chanté par Lloica Czackis lors de la soirée vous donnera sûrement envie d’en savoir plus sur l’épopée juive en Argentine et de vous envoler vers ce pays dont les habitants, souvent immigrés, « descendent des bateaux »…
Un Groupe juif venu de partout
Mené par Ivan Bartolucci, un guide argentin agronome d’origine italienne vivant en France avec une compagne « Sépharade », Paule Ferran, née en Algérie et André Kosmicki, un juif polonais marié à Lloica Czackis, une Argentine juive et formidable chanteuse de tango et de yiddish, le groupe rassemblait des juifs français d’origine ashkénaze et sépharade et même des non juifs très proches du judaïsme. Pour une quinzaine de jours, se réalisait le rêve d’une rencontre de plusieurs associations juives laïques. Il y avait là des représentants (non officiels) venus des quatre coins de la France, de l’AACCE, des Jeunes Juifs Laïques, du Cercle Bernard Lazare, du Cercle Gaston Crémieux, de l’AJHL de Montpellier, du Cercle Wladimir Rabi de Strasbourg et de l’Association pour un judaïsme pluraliste de Grenoble, du Mouvement Juif Libéral français, des Randonneurs Juifs ainsi que des électrons libres... A l’évidence, une grande diversité qui a laissé en débat, la question du shabbat laïque, la primauté du Livre et même les prochaines élections en France. Bref, dans ce groupe de toutes tendances politiques confondues, on a fait la fête, dansé le tango et chanté. Il y avait ceux qui croyaient en la Torah, ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui mangeaient cacher… Tous ont découvert avec émotion la saga singulière et méconnue de l’immigration juive en Argentine. Pour certains ce fut aussi la joie de retrouver des cousins, une amie de la famille et même un ancêtre dans le cimetière juif de Moisesville.
Mémoire juive
Les juifs n’ont eu le droit de vivre ouvertement en Argentine seulement à l’adoption de sa constitution en 1853 car l’Inquisition espagnole qui s’y appliquait également n’a été abolie qu’en 1813. Néanmoins, une première vague d’immigration juive suivit la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492 avec de nombreux Marranes portugais qui trouvèrent refuge dans les colonies américaines et furent soumis à la tyrannie inquisitoriale. Un roman La Geste du Marrane évoque l’histoire de Francisco da Silva, condamné à être brûlé vif, car revenu à la foi juive.
Une deuxième vague d’immigration arriva à la fin du dix-neuvième siècle, le gouvernement argentin ayant ouvert le pays aux européens, non par philanthropie mais pour peupler un territoire immense et insuffisamment exploité. Il y avait deux conditions, s’installer dans la Pampa pour y devenir agriculteur et accepter l’espagnol comme langue officielle. C’est ainsi que 6 millions d’Européens (Italiens, Espagnols, Suisses, Allemands de la Volga, Gallois…) dont un nombre important de Juifs d’Europe Centrale y immigrèrent en masse à partir de 1889. A cette date, l’Argentine comptait déjà 1.572 résidents Juifs dont des sépharades venus dans les années 1880, essentiellement du Maroc, de Syrie et de Turquie. Parlant l’espagnol, grâce à leur connaissance du judéo-espagnol, ils furent intégrés facilement et dispersés dans le pays comme commerçants. (cf. l’ouvrage d’Hélène Gutkowski qui a publié en espagnol, l’histoire de la communauté sépharade jusqu’en 1950).
L’histoire des juifs de l’Est est différente. Un philanthrope juif, le Baron Maurice de Hirsch, avait souhaité arracher les juifs de l’empire tsariste à leur triste sort et aux pogroms qui débutèrent après l’assassinat d’Alexandre II en 1881. Il donna la priorité à la colonisation de l’Argentine, qui pouvait être mise en œuvre dans l’immédiat, plutôt qu’à celle - prônée par Théodor Herzl - de la Palestine. (lire Le Moïse des Amériques - Vie et œuvres du munificent baron de Hirsch). La Jewish Colonization Association (JCA) fut ainsi créée en 1891 et a acheté de la terre en Argentine, au Brésil, au Canada, aux Etats-Unis pour installer des Juifs russes qui sont devenus fermiers et ouvriers agricoles. Ainsi, les premières implantations que nous avons d’ailleurs visitées se nomment Moisesville, Villa Clara, Villa Domínguez… Quelle émotion à découvrir leurs cimetières, les synagogues, musées et théâtre à l’architecture russe, les gares de chemins de fer où arrivaient les immigrants. Tout un monde conservé avec les moyens du bord et sans aide. À la mort de Hirsch en 1896, date de publication de L’État juif de Herzl, celle-ci possédait dans la pampa 100.000 hectares, qui accueillirent un millier de familles… Pour ces immigrés de l’empire tsariste, ce fut un tout nouveau mode de vie auquel ils durent s’adapter. Ils durent apprendre à monter à cheval et devinrent des gauchos juifs.
Il faut lire à ce sujet, Les Gauchos juifs, considéré dès sa parution comme un trésor de la littérature hispanique et salué par Jorge Luis Borges. C’est une suite de 25 petites nouvelles qui retracent la vie quotidienne des Juifs ukrainiens qui, pour échapper à la misère et aux persécutions, quittèrent leurs villages enneigés d'Europe orientale pour s'installer sur les étendues sauvages et rudes d'Argentine avec en tête un projet qui aujourd'hui paraît fou : bâtir une nouvelle Jérusalem. Alberto Gerchunoff dépeint le respect de la tradition et l’adaptation à de nouvelles règles de vie, le folklore yiddish mêlé au folklore criollo, le labeur quotidien, la moisson, les saisons qui passent, les émois amoureux, bref, la vie au jour le jour de ces hommes qui, partis pour cultiver les champs et se rapprocher de Dieu, furent à jamais transformés par les terres violentes et exigeantes du Nouveau Monde.
Il faut lire aussi El silencio de Malka, une bande dessinée qui reçut le prix de la meilleure bande dessinée étrangère au festival d’Angoulême. Elle décrit l'arrivée et la tentative d'installation comme colons agricoles, dans une pampa mythique dans laquelle survivent des pratiques magiques ancestrales. Il faut lire également le Ruffian moldave qui conte l’épopée de jeunes filles juives d'Europe centrale enrôlées de force par des proxénètes Juifs pour les bordels de la Pampa. Une organisation crapuleuse, Zwi Migdal, instaura un trafic d’esclaves blanches et juives pour satisfaire au mieux les demandes de la clientèle avec l’aval des forces de police argentines largement corrompues.
La JCA voulait installer 3.000 colons par an en Argentine mais l’ignorance du pays et le mauvais choix des administrateurs, ont fait échouer cet objectif. La mort prématurée du Baron de Hirsch en 1896 et la bureaucratie ont toutes deux empêché le programme d’atteindre les buts fixés par son fondateur. Pendant les 80 ans de l’existence de la JCA, environ 35.000 individus seulement se sont installés sur cette terre. La plupart abandonnèrent bientôt le programme. L’existence même du programme lui-même a déterminé les destinations de nombreux juifs polonais et russes qui grâce à de la JCA, connaissaient l’existence de l’Argentine et y ont immigré par leurs propres moyens ainsi que dans les autres pays d’Amérique latine. Certains avaient des parents là-bas et savaient qu’on pouvait y vivre librement et gagner sa vie. C’est ainsi que se sont formées les communautés juives du Brésil, de l’Uruguay et d’autres pays d’Amérique latine. L’Argentine était une des destinations principales des juifs Ashkénazes de Russie et de Pologne, mais aussi des Sépharades de Syrie, Turquie, et des îles de Rhodes. Il est arrivé un plus petit nombre de juifs marocains à partir de 1956. Ce sont les derniers immigrants juifs en Argentine.
A son apogée, pendant les années 1950, entre 400.000 et 500.000 habitants d’origine juive vivaient en Argentine. A cette époque, c’était l’une des plus importantes populations juives du monde et la deuxième plus grande de l’hémisphère ouest. Pendant la Shoah, le gouvernement argentin interdit l’entrée des Juifs. Malgré cette interdiction beaucoup de juifs arrivent à gagner Buenos Aires. Après 1945, le président Perón accueille des réfugiés nazis et de nombreux collaborateurs fascistes provenant de divers pays européens. Puis, dans les années 1970, ce fut une dictature militaire qui prit le pouvoir et de nombreux jeunes Juifs furent arrêtés pas seulement en raison de leur appartenance à des mouvements de gauche mais tout simplement parce qu’ils étaient juifs. Parmi les 15.000 personnes disparues au cours de ces années, on comptait 1.800 Juifs ; sur les 240 bébés enlevés à leurs parents emprisonnés, 21 étaient juifs. Par la suite, la communauté a subi l’effet traumatique de deux attentats terroristes : l’un contre l’ambassade d’Israël, le 17 mars 1992 (29 morts, dont 5 diplomates israéliens) et l’autre le 18 juillet 1994 contre le Centre communautaire de l’AMIA, (86 morts, Juifs pour la plupart). L’enquête sur les attentats est depuis des années dans l’impasse, bien que des informations concordantes désignent une filière iranienne.
Argentine 2006
Entre l’alya et l’assimilation, entre les dictatures et les crises économiques, la vie juive y continue même si l’Argentine n’est plus le grand centre de diffusion de la culture yiddish qu’elle était dans les années 1920-1950. Le monde yiddish, progressiste et laïque est encore présent mais avec une audience et des moyens limités ce qui ne semble moins le cas du monde sépharade. La communauté juive d’Argentine se caractérisait autrefois par un degré élevé d’organisation.et les mouvements de jeunesse entretenaient une activité soutenue. Au début du 20ème siècle, la vie culturelle de la communauté juive argentine est étroitement liée au développement des partis et groupuscules politiques juifs révolutionnaires. Les immigrants juifs apportent leurs activités culturelles, leur théâtre, leur presse et l’esprit mutualiste. Mais ces vingt dernières années ont été une période de déclin des institutions juives avec une crise financière et de pouvoir, certains responsables communautaires accusés de compromission avec le pouvoir politique.
Il semble y avoir aujourd’hui chez les juifs argentins une plus grande conscience de leur identité. Aujourd’hui, la communauté juive d’Argentine est la plus grande des communautés d’Amérique latine et la cinquième communauté diasporique (300.000 selon les dernières estimations). La plupart des Juifs argentins vivent dans la capitale, Buenos Aires et dans sa banlieue : en dehors de Buenos Aires, il reste une minorité de juifs dans les colonies, les principales communautés sont celles de Córdoba, Rosario, Tucumán et La Plata et dans une moindre mesure, Santa Fe, Mendoza, Mar del Plata, Corrientes...
Pont de la mémoire
Bien sûr, il y avait le tango, la découverte des colonies et de Buenos Aires et de sa vis foisonnante, la gentillesse des argentins… Mais comment ne pas au moins évoquer ces Mères et Grand Mères de la Place de Mai, ces disparus « ces héros sans tombes, ce silence assassin » comme l’écrit une artiste plasticienne que nous avons rencontrée, Viviana Ponieman, ces immenses bidonvilles, ces enfants chiffonniers. Comment ne pas parler de l’antisémitisme renaissant. Déjà, lors de la création des colonies, l’immigration juive agricole est présentée comme un danger. La récente crise économique et sociale voie des rumeurs attribuant les malheurs du pays à une conspiration et le conflit du Moyen Orient s’exporte là aussi. Les Juifs, inquiets, sont de plus en plus nombreux à faire leur Alya ou s’expatrient en Espagne, aux Etats-Unis... Et pourtant, ils s’estiment avant tout Argentins.
Monique Kreps
1) Valiske : Voyages autour du monde juif, Cercle W. Rabi (www.valiske.com)
2) Biblio : Diasporiques, Jacques Burko, déc. 2006 ; Le silence de Malka, Rubén Pellejero et Jorge Zentner, Casterman, 1996 ; Les gauchos juifs, Alberto Gerchunoff, Editions Stock, 2006 ; Le ruffian moldave, Edgardo Cozarinsky, Actes Sud, 2002 ; Le Moïse des Amériques - Vie et œuvres du munificent baron de Hirsch, Dominique Frischer, 2003.
source: http://www.valiske.com
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La Zwi Migdal est au départ une association de secours mutuel, créée sous le nom de Varsovia le 7 mai 1906 à Avallenada, Argentine. Ses membres sont des anciens sujets de l'empire russe, émigrés, considérés comme impurs par la communauté juive dont ils sont chassés, qui les prive de salut, refusant leur inhumation dans les carrés israélites. C'est pourquoi, dès sa légalisation, la Varsovia dont c'est la raison sociale, achète sa propre part de cimetière.
D'autres associations du même type l'on précédée, avec lesquelles il ne faut pas la confondre: L'Aszhkenasum Pelosa, le club des 40
Les membres de la Varsovia sont des proxénètes et prostituées. Noe Trauman en est le premier président. L'"œuvre" de solidarité de la Varsovia s'étend en réalité de l'inhumation des morts aux intérêts mafieux et désirs de religion des vivants:
La Varsovia prête de l'argent aux proxénètes partis en remonte en Pologne, à la recherche de jeunes victimes, bien souvent mineures, qu'ils séduisent sous promesse de mariage et de fortune.
La Varsovia structure en réseau les complicités internationales qui permettent de duper les victimes, en repérant à l'avance et en amadouant leur famille en Pologne , ou pour faire en sorte qu'elles se présentent avec de faux papiers aux fonctionnaires de l'immigration, au Havre ou à Bordeaux,à Montevideo et Buenos Aires enfin. Les rufians préfèrent continuer à user ainsi de ruse et fourberie pour les inciter à se prostituer d'elles-mêmes, de bon gré ou en désespoir de cause; ils recourent à défaut à la violence.
La Varsovia soudoie des douaniers, policiers, inspecteurs de salubrité, juges, qui ferment ainsi les yeux sur ces activités; ils renseignent plutôt les rufians, entrant même en concurrence entre-eux.
La Varsovia organise à Buenos Aires la vente aux enchères des prostituées, à son siège social, aux allures d'une synagogue, sise 3280 rue Cordoba, ou au théâtre Alcazar rue Suipacha, ou encore au café Le Parisien 3184 rue Alvear.
Puissante, la Varsovia comme d'autres organisations mafieuses internationales, doit cependant faire face à la lutte croissante contre la traite des blanches, développée par des états qui durcissent leur lois, sous la pression des associations de protection des femmes, avec le concours de la Société des Nations. Mais la législation argentine en la matière reste peu contraignante.
L'année 1926 est a marquer d'une pierre noire pour la Varsovia. Le mystérieux réseau basque français de "Don Enrique", fripier, propriétaire de cabaret, trafiquant d'opium et d'êtres humains, est à l'origine de l'arrestation de membres de la Varsovia: Il aurait facilité la plainte de Perla Przedbordzka, transmise par le journal "el diario israelita" auprès du commissariat de 7ème arrondissement. Ledit commissaire inspecteur, Julio Lazaro Alsogaray-Agnese, est l'artisan de l'audition d'un autre rufian la même année, suivie de son arrestation et de sa condamnation seulement en 1928, à cause des protections dont il bénéficiait. En 1927, le président de la Société Israélite de Protection de la Femme et des Jeunes Filles, Selig Ganopol, porte plainte contre la Varsovia. Le commissaire Martin Perez Estrada, chargé des investigations, protège en réalité les rufians.
En 1929,le 20 août, la Varsovia change de nom et devient la Zwi Migdal, suite à une plainte de l'ambassadeur de Pologne. La même année, le gouvernement argentin d’Hipólito Yrigoyen durcit sa politique d’immigration.
Le 31 décembre 1929, Raquel Liberman, une prostituée, porte plainte auprès d'Alsogaray: Elle se croyait affranchie de la férule de son mari proxénète,et ayant accumulé un petit pécule, se lançait dans le commerce. C'était sans compter sur la Zwi Migdal, qui dépêche auprès d'elle l'un de ses membres, qui entreprend de devenir son amant, avant de tenter de la contraindre à exercer à nouveau la prostitution. Cette plainte est enfin à l'origine des faits suivants :
Le 11 mai 1930, un journal, La Razon, fait état d’un réseau de prostitution découvert par la police et exploitant 15000 européennes. De fait, le juge Ocampo, avec le soutien actif de la communauté juive et une rare efficacité, orchestre à partir de ce moment une vaste campagne médiatique contre les rufians.
Le 14 mai, au cours d'une perquisition rue Cordoba, la police s’empare d’une abondante littérature, dont la liste des rufians de l'ex-Varsovia. Le 24 mai, le juge Dr. Manuel Rodriguez Ocampo rédige le mandat d’arrêt général de 442 membres de l'ex-Varsovia, non pour proxénétisme, mais pour association illicite œuvrant de manière à nuire à la moralité de l’État. Nombre de proxénètes parviennent à s'échapper à l'étranger, grâce à la complicité notamment du commissaire Eduardo Santiago.
Du 23 au 26 septembre 1930, en première instance du procès pour association illicite, « dédiée à la corruption », des membres de l'ex-Varsovia, la chambre criminelle et correctionnelle décrète la prison préventive des 108 prévenus. Leurs biens sont saisis. Le juge fait aussi rechercher 334 contumaces. Alsogaray met en évidence à cette occasion la collusion avec les rufians de nombreuses personalités politiques et militaires. Fonctionnaire consciencieux, il semble qu'il ait eut raison pour certains d'entre-eux.
Mais Alsogaray est aussi connu pour son engagement politique, pour son aversion pour l'Union Radicale Civique et pour certains amalgames, que l'on a qualifié d'antisémites. Advient le coup d'état du 6 septembre 1930. Alsogaray est promu "commissaire des ordres". Il met en cause, dans une affaire d'homicide poliquue annexe, qui sera suivie d'un non-lieu, Leopoldo Bard, médecin, footballeur, fils de rufian et député URC (1922-1930), alors que celui-ci s'est battu avec constance en faveur des droits des femmes argentines, pour la création d'un fichier des criminels récidivistes, contre le trafic de drogue etc...
Le 27 janvier 1931, les 108 prévenus de la Zwi Migdal sont relaxés collectivement en appel, certes en raison de témoignages insuffisants et au bénéfice du doute pour certains, mais aussi essentiellement parce que l'association était bien légale.
En avril 1931, les autorités promulguent le décret dit « de résidence » qui permet de déchoir les proxénètes arrêtées de leur nationalité d’adoption, de les expulser et de les extrader vers leur pays d’origine ou autre..
Les activités de la Varsovia à Buenos Aires représentent environ 2000 prostibules, 3000 femmes, pour un rendement annuel 108 millions de $ argentins, soit 860 millions de F. A côté prospèrent également les réseaux des français et des italiens.
La Varsovia ou la Zwi Migdal, puisque ce nom est resté, comme organisation proxénète juive possède à l'époque des succursales en province, au Brésil , ainsi que des précurseurs, équivalents à New York, Constantinople, Thessalonique, Johannesburg . La New York Independent Benevolent Association a été fondée par Martin Engel et Max Hochstim. A Johannesburg, c’est l'American club fondé par Joe Silver.
Le phénomène dépasse le stade du proxénétisme juif "artisanal" à Varsovie , tel qu'il est décrit par Isaac Bashevis Singer, et s'inscrit dans le cadre de l'histoire des flux migratoires, des émigrés de toutes nationalités qui ont dû et pu fuir la pauvreté, les pogrom et autres persécutions, en cherchant fortune dans un nouveau monde pas encore régulé par les lois internationales. Il a amplement été récupéré par la propagande nazie, et continue de l'être, là où paradoxalement les réputations des réseaux proxénètes basques, marseillais, corses, napolitains, irlandais etc, d'une violence comparable, gardent et conservent auprès des publics l'aura des aventuriers.
- Julio L Alsogaray, La prostitution en Argentine ; édition Denoël et Steele, Paris 1935, traduit de:
- Julio L Alsogaray, trilogia de la trata de blancas, Buenos Aires 1933
- Francisco Ciccotti, La trata de las blanquisimas; biblitheca PAM, Buenos Aires 1932
- Albert Londres, le chemin de Buenos Aires, 1927
- Maxence Van der Meersch, femmes à l'encan, 1946
- Edward J Bristow, Prostitution and prejudice : the jewish fight against White Slavery 1870/1939, Clarendon Press Oxford 1982
- The Dearborn independent, 24 Septembre 1921 http://www.jrbooksonline.com/Intl_Jew_full_version/ij53.htm
- Charles van Onselen, Le renard et les mouches: Joe Silver dans le monde atlantique: 1868-1918 (en anglais)
[1]
- Charles van Onselen, les informateurs de police juifs dans le monde atlantique 1880-1914 (en anglais)
[2]
- Federico G. Figueroa, Zwi Migdal: Un cas exemplaire d’association illicite dans la jurisprudence argentin, sur le site disparu accionpenal.com (en espagnol)
- Jose Luis Scarsi: Buenos Aires la ténébreuse (en espagnol)[3]
- Liliana Mabel Martiello, Notes pour une histoire de la prostitution 1920-1940 (en espagnol)[4]
- Enrique Pereira, dictionnaire biographique national de l'Union civique radicale [5]
- Claudio Martignoni, terre de rufians (en espagnol) [[6]]
Romans en français sur le thème
- Isaac Bashevis Singer, le petit monde de la rue Krochmalna (traduit de shoym, en yiddish, scum en anglais) édition Denoël 1991
- Edgardo Cozarinsky, le Ruffian Moldave (el rufian moldavo) actes sud 2005
- Roberto Arlt, les sept fous,(los siete locos) édition Belfond 1981
source: http://fr.wikipedia.org
le newyorkais Nathan Englander, qui vit à Jerusalem, a publié chez plon: "le ministeres de affaires speciales" un superbe roman, sensible et magistral qui aborde le même thème que cozarinsky dans le ruffian moldave, mais inscrit dans l'histoire recente de l'argentine, pendant l'époque de la guerre sale.
La Fiancée d'Odessa
de Edgardo Cozarinsky (Auteur), Jean-Marie Saint-Lu (Traduction)

Broché: 180 pages
Editeur : Actes Sud (4 octobre 2002)
Collection : Le cabinet de lecture
Juifs pour la plupart, les personnages de ces nouvelles partagent un même secret identitaire. Aucun n'est ce qu'il dit ou croit être. Les soubresauts de l'histoire (pogroms d'Europe centrale, persécutions nazies, guerre civile espagnole...) ou quelque passion obscure, ancrée dans la haine ou dans l'amour, les ont contraints à se forger une nouvelle identité pour composer avec l'absurdité du monde. Leurs descendants ont reçu cette équivoque en héritage.Ainsi de la Fiancée d'Odessa, jeune modiste orthodoxe, qui rencontre par hasard sur les quais de ce port d'Ukraine un juif fuyant les pogroms de Kiev. Deux visas en poche, le candidat au départ vers l'Amérique, terre de tous les possibles, lui propose d'endosser l'identité de sa jeune épouse, qui a refusé l'inconnu. Cent dix ans plus tard, dans un hôpital parisien, le secret est levé et l'arrière-petit-fils de ce couple improbable s'interroge sur sa judaïté. Puisqu'elle se transmet par la mère. Qu’en est-il de sa réelle appartenance au peuple des élus ?Scénario identique pour L Hôtel des émigrants dans le Lisbonne de 1940. Une multitude d'artistes attendent dans la ville blanche le départ vers la liberté. Mais on n'y croise pas uniquement A. Döblin, F. Werfel ou H. Mann. Dans une chambre d'hôtel, trois jeunes gens, qui se sont connus en Espagne dans les Brigades internationales, jouent une insolite variation de jules et Jim. Ils sont allemands, elle est américaine. Elle ne pourra en épouser qu'un qui la suivra en Amérique ; à eux de choisir. Les papiers sont établis au nom de Théo parce qu'il est juif, c'est pourtant Franz qui partira, laissant son ami sur ces quais où brillent les lumières coloniales de Salazar. Soixante ans plus tard, le petit-fils américain se rend au Portugal pour essayer de comprendre comment s'est jouée la partie.
Variations en contrepoint sur les identités (nationale et personnelle), nostalgie d'une patrie rêvée ou réelle, fidélité à la cause perdue : Edgardo Cozarinsky trace le portrait de ces déracinés avec une lucidité désenchantée qui les livre aux sentiments les plus contraires.
Sous couvert d'un récit - ou d'une série de récits - simple et classique, Cozarinsky s'interroge sur l'existence même de la vérité en histoire.L'histoire est mon ennemie, a-t-il un jour déclaré et, dans La Fiancée d'Odessa, il démonte sans pitié toute véracité, toute possibilité de véracité dans ces blocs de mémoire figée que nous sommes convenus d'appeler l'histoire. Au lieu de la tapisserie qu'il semble nous proposer, montrant une vaste chronique de fortunes exilées, Cozarinsky s'emploie à détisser le matériau narratif, dévoilant le mensonge éclairant, la distorsion cachée.Qu'en remontant la lignée de ses ancêtres juifs le narrateur passe de la conviction d'être lié à eux par le sang à la révélation d'une identité usurpée, cela peut invalider l'orthodoxie de son appartenance mais pas l'appartenance elle-même, puisque ce que nous sommes ne dépend pas, pour le meilleur et pour le pire, de prétendues réalités mais de notre foi en elles ou de la description que nous en produisons.Une connaissance profonde des cultures d'Europe centrale ainsi que des littératures française, américaine et britannique traduites dans la langue vernaculaire de Buenos Aires confère aux récits de Cozarinsky une force intellectuelle ardente et une originalité puissante.
La Fiancée d’Odessa
Edgardo Cozarinsky, Nouvelles traduites de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu,Actes-Sud, 2002, 161 pages, 19,90 euros.
Les personnages d’Edgardo Cozarinsky, cinéaste argentin né à Buenos Aires, petit-fils d’immigrés russes installé à Paris depuis une trentaine d’années, ne peuvent s’appréhender qu’à travers la littérature. Aucune clef ne pourrait à elle seule embrasser l’ensemble de ces existences marquées par l’exil, l’appartenance à des diasporas nombreuses - russe, juive ou argentine - le mélange poussé parfois jusqu’à la contradiction, les identités mêlées, les mémoires obscures et les tragédies totalitaires du siècle passé.Dans ce recueil de nouvelles, l’histoire se plait à brouiller les pistes. Le passé n’est pas une belle et rectiligne avenue proprette qui exhale une illusoire pureté. Ici, il emprunte des chemins sinueux, couverts d’aspérités, qui laissent certes les corps meurtris mais font les âmes belles. L’histoire y est horizontale, confuse et foisonnante, souterraine autant qu’incertaine mais toujours irréductible à une explication sèche et verticale (l’identité, la pureté et tant d’autres catégories globalisantes). Deux nouvelles en sont particulièrement l’illustration. Hôtel d’émigrants où, fidèle à son habitude, l’auteur mêle enquête et fiction. Dans la Lisbonne des années quarante, les candidats à l’émigration fuyant la nuit nazie voient s’éteindre “les dernières lumières de l’Europe”, et, s’éloignant vers un autre continent, portent en eux un monde fait de vies entrecroisées, peuplé de personnages obscurs et de secrets annonciateurs d’existences équivoques.Exilée avec son époux en Argentine, La Fiancée d’Odessa sera aussi par une initiative imprévue à l’origine d’une bifurcation fondatrice. Devenue secret de famille, passant de génération en génération par les femmes et uniquement par elles, l’histoire de l’aïeule sera transmise “comme un savoir dangereux, interdit peut-être”. Pourtant, plus d’un siècle étant passé, ce secret est révélé à l’arrière petit-fils de ce couple. L’important alors n’est pas de dénoncer l’identité usurpée par cette lointaine aïeule mais de raconter. La révélation n’invalide nullement ce que les uns et les autres, des dizaines de cousins et cousines de par le monde, sont devenues. Ainsi, l’appartenance à une communauté de destin et la foi en cette appartenance priment sur tout autre pseudo-légitimité érigée en barrière. Les existences et les certitudes seraient, comme la vie elle-même, relatives, et supporteraient donc bien cette salutaire dose de scepticisme...
Mustapha Harzoune
[09/12/2002]
source: http://www.alterites.com
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L'auteur offre un étrange et beau voyage aux lecteurs qui suivent ses différents récits: un voyage au long cours, au gré de ses tranches de vie contées dans la brièveté de la nouvelle. L'histoire de l'éternelle errance pour trouver la Terre Promise, l'histoire d'une inlassable fuite d'une peuple pourchassé, l'histoire de leurs descendances dont les racines enrichissent le terreau de la terre d'accueil. Le lecteur parcourt le temps et l'espace en quelques pages: un jour il est sur le port d'Odessa à la fin du XIXè siècle, puis les années vert-de-gris de la chappe hitlérienne se rappellent au présent d'un pianiste de variété qui choisira de retourner vers l'enfer pour s'évanouir dans les couleurs parfaites d'un copiste fabuleux. L'Amérique du Sud tisse des liens avec l'Ancien Monde, celui de l'Europe ravagée par ses conflits et ses misères, devenue trop petite pour les espérances des plus deshérités. L'auteur, avec patience, s'emploie à mettre au jour l'envers de la tapisserie de l'Histoire: ces fils ténus qui usurpent les identités sans être coupés de ce que l'on croyait être, ces fragiles fils qui lient d'autant plus fortement que les secrets de famille sont lentement dévoilés. La nouvelle "La fiancée d'Odessa" ouvre une parenthèse qui se ferme avec l'ultime récit "Hôtel d'émigrants". Dans la première, une jeune modiste orthodoxe rencontrée par un jeune juif fuyant les pogroms ukrainiens, s'embarque pour une autre vie, acceptant une autre identité qui lui est offerte, abandonnant son appartenance religieuse pour revivre....quand quelques générations plus tard, le voile est levé, l'interrogation des descendants quant à leur judéité est immense (elle se transmet par la mère). Et si ce cas était-il loin d'être isolé? Ont-ils alors leur place parmi leurs correligionnaires? Dans la seconde, un trio (deux hommes unis par une grande amitié, allemands, et une femme, américaine) à la Jules et Jim, après une fuite devant les forces nazies, attend à Lisbonne, avec une patience désespérée, une partance pour les Etats-Unis. Un ami offre son nom à un autre, car la jeune femme ne peut en épouser qu'un pour lui offrir le passeport de la liberté, dont le petit-fils dénouera l'échevau et s'interrogera également sur sa judéité. Variations sur un même thème: celui des identités personnelle et nationale, bribes de nostalgie des patries véritables ou rêvées, portraits où pointe les sentiments souvent contraires des déracinés. L'Histoire ballotte, sans états d'âme, les destins que l'Entre-deux-guerre envoie sur de lointains rivages plus tolérants et porteurs d'avenirs à construire.
L'Histoire est parfois un triste rouleau compresseur difficile à arrêter. Ainsi, la vieille comtesse hongroise devant vendre un de ses derniers tableaux de maîtres, un Friedrich, elle qui après avoir survécu aux affres nazis et communistes, se dépouille de ses souvenirs pour tout simplement survivre. Ainsi encore le vieil écrivain autrichien réfugié à Buenos Aires, vivant sa vie amoureuse dans les ombres sales des toilettes pour hommes de la gare. Il y revoit un jeune homme rayonnant de beauté et de vie, Carlito dit Belle Gueule, qui le sauvera d'une rafle du régime militaire, celui qui tait, hypocrite, les attirances de son état-major, tout en menant une répression brutale sur les amours dites contre nature. Belle Gueule, qui grâce à ses charmes et à sa compréhension du système, louvoiera dans les méandres de la dictature sans dommage et actionnera les engins de torture dans de sombres cachots. Cependant, une lueur éclaire ces êtres au bout du rouleau, presque finis de solitude et d'oubli: celle de la compassion d'un autre qui réchauffera leurs souvenirs.
A noter que des références à un cinéma mythique sont présentes: le périple commençant à Odessa, l'ombre d'Eisenstein plane sur le port et on imagine la silhouette du cuirassé parmi les innombrables bâtiments en partance...en effet, près du jeune émigrant passe un landau où pleure un nourrisson "Pour éloigner cette peine qu'il ne savait pas effacer, il suivait des yeux chaque personne qui passait; toutes offraient quelque trait capable de l'interesser: une gouvernante en uniforme soigné poussait sans entrain le landau d'où, dans une profusion de dentelles, émergeait un bébé grognon." (p 10). Il s'achève sur un clin d'oeil à Truffaut et son inoubliable Jules et Jim, une relation amoureuse dans laquelle le coeur d'une jeune femme a bien du mal à choisir.
Alors, si vous aimez les récits dignes de l'épopée, si vous aimez les nouvelles, si vous aimez les parfums de l'Amérique du Sud, si vous aimez le cinéma, vous ne pourrez que succomber à ce voyage au coeur de destins ordinaires de personnages sublimes!
Une belle découverte d'un auteur de grand talent grâce à Kenavo de Parfum de livres!
Nouvelles traduites de l'espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu
source: http://www.forumdesforums.com
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Le Violon de Rothschild
de Anton Pavlovitch Tchekhov, Benjamin Fleischmann, Edgardo Cozarinsky
Broché: 104 pages
Editeur : Actes Sud (20 novembre 1996)
Collection : Romans Nouvell
En février 1894, Anton Tchekhov publie dans Les Nouvelles russes l'une de ses plus sensibles nouvelles: Le Violon de Rothschild, où l'on voit le vieil Iakov léguer son instrument à un homme qu'il ne portait pourtant pas dans son cœur. En 1941, le jeune Benjamin Fleischmann est sur le point d'achever la composition d'un opéra que lui a inspiré cette nouvelle, quand il prend la soudaine décision de s'engager dans les brigades populaires pour la défense de Leningrad où il laissera la vie. Après la guerre, l'opéra est achevé et orchestré par Dimitri Chostakovitch qui en avait donné l'idée à son élève. Mais en 1968 les censeurs soviétiques l'interdisent au lendemain de la première représentation. En 1990, Edgardo Cozarinsky découvre l'œuvre à la radio et, bouleversé, décide aussitôt d'en faire un film.Le livre que voici associe le début (1894) et l'aboutissement (1996) de cette aventure singulière en proposant la nouvelle de Tchekhov et le scénario de Cozarinsky qui, par le double jeu de la musique et d'images inoubliables, en a magnifié le caractère symbolique.
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Critique de lemonde
Le 19 Décembre 1996
1894-1996 : d'un violon l'autre
QUATRE STRATES successives aboutissent à ce film. Tchekhov pose la première pierre en 1894, avec la superbe nouvelle qui lui donne son titre. Bronza, le personnage principal, y est fabricant de cercueils dans une bourgade « habitée presque uniquement par des vieillards qui mouraient si rarement que c'en était contrariant ».Chrétien affublé d'une tare ordinairement attribuée aux juifs, la pingrerie, Bronza passe donc sa vie à calculer les profits qu'il aurait pu faire. Jusqu'au jour où sa femme meurt et où il réalise quel gâchis a été son existence, et combien la mort est, tout compte fait, plus profitable que la vie. Il meurt donc, non sans léguer son violon au juif Rothschild, par remords de l'avoir trop souvent insulté et fait mordre par les chiens. Rothschild tirera de l'instrument des airs où s'opérera la fusion sublime de la tristesse russe et de la plainte juive.En 1939, Benjamin Fleischmann, alors âgé de vingt-six ans, commence à travailler à l'opéra en un acte tiré de cette nouvelle, sous la houlette de Dimitri Chostakovitch, son professeur au conservatoire. Mais le jeune compositeur meurt et son maître décide d'achever son oeuvre. Ce sera chose faite en 1944, sans qu'on puisse préciser quelle part revient à l'un ou à l'autre d'un opéra désormais commun.CURIEUX DESTINLe Violon de Rothschild connaît un bien curieux destin. Dans l'immédiat après-guerre, Chostakovitch peut d'autant moins l'imposer qu'il est lui-même, en 1948, stigmatisé par Jdanov qui a fait voter contre lui et quelques autres une déclaration dénonçant les tendances « cosmopolites » de leur musique. La première a finalement lieu en avril 1968 à Leningrad, dirigée par le fils du compositeur, Maxime Chostakovitch. Il n'y aura pas d'autre représentation, l'opéra étant interdit dès le lendemain au motif qu'il pourrait servir à la propagande sioniste. L'oeuvre sera enregistrée en 1983 par le chef d'orchestre Guennadi Rojdestvenski.Ici intervient Edgardo Cozarinsky, écrivain et cinéaste argentin installé en France depuis 1974, auteur notamment de La Guerre d'un seul homme (1981) et d'un récent Citizen Langlois diffusé sur Arte (1995). « J'ai découvert l'opéra de Fleischmann sur France- Culture voilà six ou sept ans. Comme j'ai un côté un peu détective, j'ai commencé à mener une enquête, comme ça, pour le plaisir. Et c'est en découvrant toute cette histoire que l'idée du film s'est imposée. Cette idée n'étant rien d'autre qu'une hypothèse poétique : que, dans la vie, on ne saurait donner sans recevoir en même temps. »Réenregistré pour les besoins du film par Rojdestvenski en 1995, l'opéra a été tourné en Hongrie, les autres scènes en Russie et en Estonie, dans les lieux mêmes où il fut si longtemps bâillonné.
JACQUES MANDELBAUM
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La ronde de nuit
La chronique cinéma d’Émile Breton
Une ronde entre documentaire et fiction
Ronde de nuit, film franco-argentin d’Edgardo Cozarinsky. Couleur, 80 minutes.
C’est l’histoire d’un ange, Victor, très jeune, très beau et pas très recommandable. Il est prostitué, dealer de poudre dans les rues aussi bien que dans les soirées mondaines. Sa journée commence quand les gens normaux rentrent chez eux et que s’emparent des trottoirs sans piétons les « cartoneros » qui vont trier dans les poubelles et charger sur leurs carrioles pour d’incertains recyclages tout ce dont les gens du grand jour ne veulent plus. C’est l’histoire d’une ville, Buenos Aires, et l’histoire d’une nuit dans cette ville, entre ombres et néons, entre documentaire et fiction. Les personnages sortent de la nuit noire, garçons refaisant le monde sous le lampadaire d’un arrêt de bus, gamins des rues dormant dans leurs cartons. Où ils s’engloutissent dans des rues sans lumière, silhouettes entrevues le temps d’un sourire. Et si le film s’appelle Ronde de nuit, c’est bien sûr parce que dans la nuit d’une grande cité, des premiers phares allumés des voitures au petit matin où ils pâlissent dans le jour blafard, il peut se passer bien des choses, mais aussi parce que cette association de mots a à voir avec le titre d’un tableau du maître du clair-obscur, Rembrandt. Car c’est d’abord un film en clair-obscur, dans ses passages très travaillés de l’éclat d’une enseigne de boîte de nuit au dénuement gris des porches où s’abritent des amours louches, mais aussi dans sa science du portrait de personnages qui eux aussi sortent de l’ombre pour se livrer au spectateur.
Ainsi de Victor : de l’obscurité d’une voiture, sous une arche de pont autoroutier où il se donne à son protecteur, un commissaire de police, à l’éclat blanc des carrelages d’une pissotière où il satisfait un client, c’est du même air goguenard qu’il regarde cette nuit et ceux qui l’habitent. Tout cela ne serait qu’un documentaire peut-être un peu voyeur sur la vie d’un garçon pas très recommandable poussé seul dans la ville glacée et qui s’y fait sa place, si Cozarinsky n’était aussi le romancier qu’on connaît, du Violon de Rothschild, scénario devenu nouvelle, au Ruffian moldave, étonnante suite de variations sur les déracinements d’êtres jetés loin de chez eux. Un romancier au carrefour de mondes et de cultures, né à Buenos Aires de parents juifs russes, ayant longtemps vécu en France. De lui l’Argentin Alberto Manguel a écrit, à propos du Ruffian moldave justement : « Appareillements incongrus, rencontres étranges, coïncidences malaisées, répétitions surprenantes, découvertes inattendues et liens secrets structurent la fiction [...] et leur révélation n’a jamais pour résultat un simple récital d’événements, jamais le coup de théâtre apparemment implicite, mais l’exposition des endroits où
les faits se heurtent et se dissolvent les uns dans les autres. »
On croirait ces lignes écrites pour ce film, tant la démarche de Cozarinsky, du roman au cinéma, est cohérente. Ce qui en fait le prix, en effet, c’est moins le « document », et son traitement travaillé comme on l’a dit, que les amorces de fiction, les pistes vers d’autres histoires qui soudain se dessinent. Cette nuit est peuplée, et pas seulement de marginaux et de miséreux, mais aussi de fantômes et de rêves. Et les uns et les autres, vivants ou morts, songes sanglants ou réels, sont regardés du même oeil par le cinéaste, attentif tout à la fois à saisir vite ce qui se passe, et à ne rien laisser perdre de ce qui peut être vu. Que Victor, hélant un taxi, rencontre un ancien camarade de tapin tiré du trottoir par la bienveillance d’un protecteur, et c’est tout un pan de sa vie qui remonte, et une très ancienne tendresse baigne le film. Il n’empêche que c’est à ce moment-là, de grâce, qu’un fantasme de mort, la plus affreuse, par étouffement, le soulève. Ainsi avance le film, vers tout ce qui peut donner profondeur aux personnages, réalité aux imaginations. Et quand le jour enfin se lève, la rencontre de Victor avec deux vieilles dames à l’arrêt d’un bus vers le cimetière où elles vont visiter leurs morts met en place, avec légèreté, une autre esquisse du personnage : pour ces deux charmantes bavardes, il sera à jamais le brave garçon qui a été si affable avec elles. Le sourire que, du bus, elles lui adressent va à cet adolescent que le spectateur aurait pu ne pas connaître. Victor peut partir dans le matin lavé de nuit : il s’attarde à jouer au foot avec des gamins à peine plus jeunes que lui. Quel est le vrai, le dealer cynique ou ce farfadet joueur ? Et s’il était, indissociablement, les deux ? C’est la leçon de la fiction.
Article paru dans l'édition du 15 février 2006.
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