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« Une idée est ce que la pierre ponce à un volcan »

Par larouge •  • Samedi 22/08/2009 • 0 commentaires  • Lu 955 fois • Version imprimable

Mercredi  17 décembre 2008

 

LITTERATURE > GABRIEL BAÑEZ ET  « LA CISURA DE ROLANDO »

 

« Une idée est ce que la pierre ponce à un volcan »

 

Dans son livre sur un homme guéri de son aphasie, l’écrivain de La Plata réfléchit sur comment le handicap commence toujours par le regard.

« il faudrait se rappeler que toute l’ignorance est contenue dans un globe oculaire. » dit-il.

 

Par Silvina Friera

 

À onze ans ils ont découvert que Rolando était atteint d’une maladie rare. En peu de mois il perdrait la parole et avec elle toute habilité phonétique.

Il émettrait avec difficulté quelques sons gutturaux peu nombreux, et très aigus, comme des cris de chimpanzé. Cette mutité sera capitalisée par le protagoniste de La cisura de Rolando (El Ateneo) de l’écrivain de La Plata, Gabriel Bañez, à travers l’écriture.

L’enfant préfère prendre des notes dans son cahier, plutôt que d’apprendre le langage des signes. Il a été à l’école jusqu’en CM 1, mais après avoir perdu la voix – ne plus parler a été un avantage parce que pour ses amis du quartier il est apparu comme différent et même comme plus important – ils l’ont mis dans une école spécialisée. « Nous étions de retardés à l’aspect normal » dit le personnage principal et narrateur de l’histoire dans la première partie de ce roman, gagnant du Premio internacional de novelas Letra Sur. Les notes de Rolando vont vite révéler que le handicap commence par le regard. Sa famille est loin d’être un exemple de « normalité ». De temps en temps la mère frappait le père, pour le remettre dans le droit chemin, comme elle disait, parce que « c’était un déséquilibré et coureur de jupons ». Le père gagnait sa vie comme infirmier qui fait des piqures à domicile dans le quartier et travaillait dans le Patronage du  Lépreux, l’après-midi, il a laisse sans les finir, plusieurs œuvres de théâtre parce que au dernier moment il s’apercevait qu’on l’avait plagié.  

Malgré la session de spiritisme, la thérapie, la sténographie et le code Morse, Rolando restait muet. La deuxième partie du roman, Rolando, maintenant à quarante ans et aphasie guérie, pour la première fois, fait une psychanalyse avec un désopilant analyste lacanien,.

 

« Ce sont les autres qui voient le handicap chez les handicapés, mais nous tous sommes des authentiques handicapés, soit émotionnels, physiques, sociaux et ainsi de suite. Il y a même des handicapés culturels » dit Bañez dans son entretien avec Pagina 12. «  le préjudice commence par le regard. Maintenant que nous sommes « globalisés », il faudrait se souvenir que toute l’ignorance tient dans un globe oculaire » ironise l’écrivain.

 

-         Pourquoi pensez-vous que, comme le fait Rolando, il est nécessaire d’affirmer l’existence des mots a travers d’un dictionnaire ? A quoi attribuez-vous que, d’une certaine façon, le dictionnaire agit comme une Bible ?

 

-         Il s’agit d’une expérience très personnelle : les dictionnaires ont été, pendant une longue période de mon enfance le seul mode de communication avec cette vérité relative appelé «  le dehors ». Avec mes parents nous vivions dans une très modeste maison louée dans le quartier de La Loma, à La Plata et ils sortaient travailler très tôt. Vers la fin des année cinquante, début des années soixante. mon père occupait plusieurs postes distincts, ma mère un peu moins. Quartier ouvrier et modeste à cette époque, personne pour s’occuper de moi. La solution prise, fut simple : ils m’enfermaient à clef pendant des heures dans une salle à manger, avec des livres. De cette époque aimable d’enfermement j’ai gardé le souvenir d’un livre en particulier : un dictionnaire illustré. Un autre : un dictionnaire qui contenait beaucoup de mots et, a la fin de tous ces mots un mot séparé en syllabes qui répétait la signification de tous les antérieurs et leur acoustique. Ces livres me racontaient le monde. Même s’il s’agissait de mots muets, pour moi ils avaient un sens profond. Je les pensais à voix haute. Que me donnait cette Bible ou ces « bibles », comme tu dis si bien? Sécurité. Les mots, le langage, ont toujours été cela : certitude. Après , quand s’ouvrait la porte fermée à clef, je sortais d’un bunker suffisamment plus confiant. Avec les mots dans le sang, je veux dire.

 

-         Je ne sais pas à quel âge vous avez commencé à écrire, mais quel avantage obtenez vous à vous différencier à travers l’écriture ?

 

-         Je ne me souviens pas à quel âge j’ai commencé, mais écrire ne m’a jamais apporté trop d’avantages. Je n’ai jamais, non plus, senti que je me différenciais. L’écriture était, pour moi, une manière de parler en silence. Une de plus entre tant d’autres. Je parlais peu, presque pas et établir un contact, était très difficile pour moi. L’écriture, en tous cas, était une connexion avec ma propre voix réticente. Phobies ? je ne sais pas. Peut-être s’agissait-il strictement de tares, qui techniquement, comme vocable dit plus que phobies. Après comme pour signaler ma modération, il y avait le phénomène des acouphènes. Pour moi une voix accentuée sur l’antépénultième syllabe, qui me imposait de ne pas trop parler, puisque tout ce que je dirais, je l’entendrais avec un retour légèrement retardé. C’est là autre trait qui rend mon intelligence lente, retardée. Une voix, la mienne, s’attelle chaque fois que je prononçais quelque chose. C’est, je crois, une question que la médecine devra expliquer un jour : la dissociation auditive. Je n’ai jamais entendu des voix étranges. Mais oui, la mienne comme si elle venait, en écho, de l’autre côté de l’Atlantique. Un défaut du vieux cable coaxial (rires).

 

-         Un des personnages, Behrens, dit que « les grandes inventions naissant d’idées folles ». Lequel de vos romans à surgi d’une idée folle et comment avez vous fait pour transposer dans l’écriture la puissance de cette idée ?

 

-         Je crois qu’aucun ne s’est construit comme ça. Peut-être que l’expression du personnage est erronée  et qu’il aurait du dire « les grandes inventions naissent des erreurs ». les idées ne m’ont jamais parues très protéiques, en tous cas elles sont quelque chose comme des concepts terminaux, inamovibles. Ou des idéaux aux quels il faut accéder, comme ce demi-ciel platonique. Ils ne sont pas perfectibles, me semble-t-il, mais fossiles auxquels, par leur poids historique, on a fini par donner une valeur. Une idée est ce que la pierre ponce à un volcan. Cela a déjà été, s’est refroidi et solidifié. En revanche, les erreurs, les fautes par rapport à la norme sont, eux, perfectibles. Pour ça je répète écriture plutôt que littérature. C’est une voix organique, tumultueuse, anarchique. Le langage respire à traves ces fissures ; dans ces sutures – simples failles, imparfaites – est la supposée puissance de ce qui s’écrit. Dans mon cas, je crois que les romans apparaissent a condition de suivre cette voix qui dit par ici est la cicatrice, l’erreur. On suit les miettes de sa propre tare et finit par trouver sa propre voix. Question de pertinence. Même si elle ne nous plaît pas, comme quand nous écoutons un enregistrement. Ça nous arrive à tous. En tous cas, j’essaye de me déplacer par pensées argumentaires, plutôt que par des idées.

 

-         Dans la première partie de votre roman, il y a des paroles et expressions anciennes comme tirifilo (mot inventé), poux ressuscité, agneau décapité, moustique morte, zarrapastron, attrape-couillon. Est-ce un hommage a votre patrimoine linguistique de votre famille, ou les avez vous entendus durant votre enfance à La Plata, fin des ‘50 début des ’60 ?

 

-         C’est vrai. Et comme ça me fait plaisir que tu découvres des mots anciens. Oui ils viennent du bastion idiomatique personnel. C’est un hommage, comme tu dis, et c’est aussi le réservoir linguistique personnel. Chaque fois que mi grand-mère me disait « zarrapastron » ou « galeux » je sentais sa caresse. Chaque fois que mon père prononçait « tirifilo », je percevais une catégorie morale en marche y sa sanction. « rien de pire qu’un poux ressuscité » répétait-il. Je n’en avais jamais vu, jusqu’à ce qu’arrive l’époque des lentes. Les ’90 ont été une époque de lentes ressuscitées. Mais ça n’est pas la seule. (rires) Et celle-ci ne continue---elle pas de l’être ? Envahis par les poux, nous l’avons toujours été, dans une plus ou moins grande mesure.

 

-         Rolando dit « qu’écrire c’est aller lentement avec ce qu’on pense ». Combien êtes-vous lent dans l’écriture ? Avez-vous acquis de la rapidité avec le temps, ou au contraire, êtes-vous devenu plus méticuleux et prudent ?

 

-         La lenteur est un des concepts qui ressemble le plus aux déménagements historiques, la lenteur apparaît aujourd’hui comme un démérite devant l’urgence de ces temps-ci. Personne ne veut être lent, à la rigueur, il y a des essais persuasifs sur le thème. Comme je continue à les réfuter, je ne crois pas que le thème de la lenteur ait un poids suffisant. Je crois que le grand thème du monde moderne, est l’attente. Nous sommes tous toujours dans l‘attente. Mon écriture n’est pas lente, mais oui, elle est défectueuse. Et je reviens en arrière et corrige erreur après erreur. Et je reste avec la dernière version. L’écriture est un brouillon embêtant. Bien entendu, si on ne s’attache pas à l’erreur et qu’on n’assume pas quelques risques, pourquoi écrire ? On ne note pas des certitudes, on inscrit des doutes. Je n’ai jamais été prudent, mais oui, méticuleux pour voir par où va apparaître crevasse ou l’erreur. Pour ça je crois plus au langage « manqué » (Lamborghini) qu’à la prudence de l’expression pure, incontestable. Il y a un langage « cassé » c’est celui qui m’intéresse. Rien de pire qu’une bonne écriture.

 

-         Comment expliquez-vous que les argentins, surtout les habitants de Buenos Aires, font tellement appel à la thérapie comme si elle était « le seul espoir de salut »

 

-          Il y a eu beaucoup de tentatives pour discréditer les processus thérapeutiques surgis de la parole, du langage surtout, partis des unité de recherche en neurologie scientifique, ces dernières années. Mais l’une n’invalide pas l’autre. Dans notre pays les doctrines psychanalytiques et la psychanalyse formelle on occupé une place énorme, parce que le langage a un poids culturel très important, il est impossible de le discréditer comme ça. Pourquoi ? Je ne sais pas. Nous sommes langage, et nos formes d’expression orale sont nettement métissés, issues de l’immigration, ce qui lui donne sa vitalité. Merveilleux jargon contaminé. Je crois à la parole, au langage. Pourquoi ne devrait-on pas croire en ce qui se dit pendant une thérapie ? C’est une forme de salut, oui, au cas où salut existe. En ce qui se réfère aux attaques des méthodes basées sur la thérapie comportementale, il faut dire que la plupart sont des tentatives en version de milligrammes d’une répression majeure, médicamenteuse, qui consistent en atténuer des symptômes, ou de les camoufler. Il y a des laboratoires derrière et je ne crois pas qu’ici tout soit chimie. Un tableau d’éléments ne m’explique pas le monde. À propos des portègnes (habitants de Buenos Aires) : il est peut-être temps de les accréditer, dans ce domaine, comme dans d’autres. Il y des années, parlant avec cet immense maître muet qui est  Menchi Sábat (un dessinateur humoristique), nous étions d’accord sur les valeurs des portègnes, valeurs profondes, exaltantes. Les insupportables sont les « aporteñados » (portègnes d’adoption), généralement de l’intérieur (du pays) et avec beaucoup d’années dans la Capitale.

 

-          Avez-vous fait une analyse, comme le personnage de votre roman, avec un lacanien ?

 

-          Oui, je me suis analysé. Ça a été une expérience centrale, et ça l’a été avec un lacanien, c’est à lui qu‘est dédiée la deuxième partie  de La cisura de Rolando. C’est un hommage. J’y allais, m’asseyais et parlais. Lui  se raclait la gorge, parfois il prenait des notes. Je revenais, parlais et pareil. Des longs mois comme ça. C’était comme parler à un mur. Un après-midi je me suis imaginé devant le mur de Jérusalem, et ai pu ainsi résoudre une partie de la question. Question de foi. Les interventions silencieuses de cette personne ont eu pour moi un énorme poids existentiel, je peux encore les entendre. Mais la signification profonde était dans les coupures, dans sa manière radicale. Aussi dans ce que moi j’écrivais sans bouger les doigts.

 

-          Rolando raconte que Thomas Pynchon est son écrivain préféré parce qu’il ne s’est jamais fait remarquer, parce qu’il se cache pour faire son entropie personnelle. D’avoir gagné le prix « Letra Sur » vous empêche maintenant de vous cacher ou avez-vous vos propres stratégies pour vous masquer ?

 

-          Il faut tenir en compte qu’un prix est un hasard, une erreur par rapport aux autres participants. On est ce qu’on est et rien de plus. À cinquante et sept ans et après de beaucoup de romans ralliés quelques uns s’aperçoivent que je suis un écrivain culte. Oui – me dis-je – sans sous-estimer le déterminatif, au contraire – je suis de culte – de culte Umbanda (culte brésilien) (rires). Dans mon cas les seules stratégies pour me cacher continuent à être dans l’écriture. Continuer à écrire, passer inaperçu pour l’intime action de l’écriture en général, travestir quelques tares personnelles y rien de plus. Mais ici je fais une remarque : avec plaisir. L’écriture est plaisir. Je ne crois pas en ses souffrants exemplaires qui s’imaginent avoir une mission pour le reste des mortels et incarnent douloureusement la mission d’écrire. Ils me semblent – pour utiliser une parole sensée  et en adéquate symétrie – abominables. Pur ego élevé au carré.  

 

-          Le psychanalyste se définit comme lacanien-péroniste parce que Péron a été « le seul qui s’est attaque sans dégout au rhizome capitaliste ». Pourquoi vous est venu l’idée d’associer Lacan et Péron ?

 

-          C’est quelque chose comme un oxymoron, une ironie. Parce que une chose de totale correspondance est d’être lacanien et péroniste. Mais une autre, très différente est d’être lacanien-péroniste, comme si l’arbre Lacan pouvait détacher une branche péroniste et établir des unités basiques linguistiques à l’usage de la performance.

 

-          Il y a quelque chose dans le ton de votre ironie peut-être un accord résigné malgré le désespoir, qui donne du pouvoir au sens du texte. Comment êtes-vous arrivé à ce ton ?

 

-          Je n’en ai pas la moindre idée, par ce même désespoir, peut-être. Ou une habitude de l’angoisse que je tente mener avec un certain humour. Mais il ne faut pas trop croire au moi, il est mythomane et menteur. (rires)

 


source: http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/espectaculos/4-12331-2008-12-17.html

 

  traduction : Irene Meyer

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