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un extrait de "Absurdos"

Par larouge • Di Benedetto Antonio • Mardi 23/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 916 fois • Version imprimable

L’aéroplane approche en toréant les airs.
En le voyant survoler les maisons blotties autour de la gare, les enfants s’enfuient en tous sens et les hommes s’arc-boutent sur leurs jambes afin de résister au tangage.
Mais déjà il est passé et se perd au-delà des collines.
Alors femmes et enfants se risquent à sortir, comme après l’averse. Et les voix masculines s’élèvent de nouveau.
– Peut-être que c’était Zanni, l’homme volant ?
– Mais non voyons. Zanni est en train de faire le tour du monde.
– Eh ben, et nous on est pas dans le monde peut-être ?
– Sûr qu’on y est, mais qui le sait, à part nous ?
Pedro Pascual, tout oreilles, se fie aux mieux informés : à son avis, cet aéroplane doit escorter le "train du roi".
Car Humberto de Savoie, prince de Piémont, s’il n’est pas encore roi, va, dit-on, le devenir à la mort de son père qui, lui, est roi pour de bon.
Et aujourd’hui même on a annoncé, paraît-il, la visite de ce prince, oui, dans ce pauvre petit coin de terre perdu au milieu des dunes.
Pedro Pascual veut tout voir pour tout raconter à sa femme en rentrant. Ah, si elle avait pu être là ! Pedro Pascual adore tout partager avec elle, depuis le maté du réveil jusqu’au moindre rire. Pas drôle d’être seul devant ce corralón*. Ce n’est pas qu’il soit sauvage, Pedro, mais il ne se sent pas à l’aise, voilà tout. Les gens de Mendoza se moquent de son accent de Cordoba.

Il fait semblant d’arrimer soigneusement les balles de foin. Dire qu’il s’occupe de tant de terres, les terres de son patron, bien sûr, et qu’il lui faut quand même charger cette herbe pressée en bottes pour que ses vaches n’aient pas faim !

Les mains qui attachent et rassemblent découvrent aussi des simples, fauchées en même temps que le foin : de quoi se soigner plus tard à la maison : perlilla, arnica, thé d’âne, myrte, bleuet… Il trie et compose les bouquets, et le mélange des senteurs évoque soudain le foyer, tout entier contenu dans une tasse aromatisée. Son odorat est captivé par l’intense parfum du thym, et Pascual essaie vainement de trouver ce qu’il lui rappelle, jusqu’à ce que… mais voyons, bien sûr, se dit-il : lui aussi c’est un roi, puisque c’est lui qui donne son odeur à toute la campagne.

Alors c’est ça, le train du roi ? Cette petite locomotive et ce wagon qui se donnent des grands airs ? Qui l’eût cru ! Et pourtant, les gens racontent…

Pedro Pascual est plongé dans ses pensées. Cet amoncellement de nuages d’un bleu indigo, qui assombrit peu à peu le ciel, l’inquiète. Il a l’impression d’avoir été trahi, c’est comme si on avait essayé de le distraire avec un jouet pendant qu’on faisait éclater l’orage dans son dos. Mais pourquoi ce malaise, cette angoisse ? La campagne n’a-t-elle pas besoin d’eau ? Certes, mais son champ à lui est tout là-bas, de l’autre côté de la Colline aux Crapauds.

La petite locomotive siffle en quittant la gare et Pedro Pascual se dit que c’est elle qui fait peur aux nuages. Ils tourbillonnent, partent dans l’autre sens, se fendent, comme éventrés par un formidable souffle. Le soleil mord de nouveau le sable brun et gris, et Pedro Pascual se sent maintenant comme éclairé de l’intérieur, car le front nuageux semble reculer et emporter son eau là où lui en a besoin.

Pedro Pascual revient sur terre. Il comprend tout : la petite locomotive était une sorte de remorqueur, une sorte de clown marchant à la tête d’un défilé de cirque. Le vrai "train du roi", ce train forcément différent de tous ceux qui fuient sur les rails, ce train à l’allure plus sérieuse s’en vient là-bas au loin.

Il n’est pas pareil, se dit Pedro Pascual. Et pourquoi donc ? Eh bien, parce sur le bouclier de protection il y a des écussons et deux drapeaux… Et quoi d’autre encore ? Parce qu’il paraît vide, avec ses stores baissés, et parce que personne ne regarde aux fenêtres, que personne ne monte ni ne descend. Il y a juste le conducteur, tout là-bas, et ici un surveillant, et sur les dalles en ciment du quai, un militaire au garde-à-vous qui salue. Il salue qui ?

La foule, jusqu’alors hésitante, se faufile à présent sur le quai sans que personne ne lui barre la route. Les enfants sont comme happés par ce qui ne se produit pas. Les hommes marchent de long en large, d’un pas pesant. Ils aimeraient faire du bruit mais leurs espadrilles sont silencieuses. Ils parlent d’une voix forte afin qu’on remarque leur bravoure, mais ne jettent pas un regard au train, faisant comme s’il n’existait pas.

Ce n’est que lorsque celui-ci s’éloigne qu’ils se mettent à contempler le wagon de queue tandis que fusent les commentaires : Pour sûr, c’était lui ! …

Avant que le train ne soit plus qu’un souvenir, voici qu’arrive dans son sillage le petit avion obséquieux, décidé à ne pas perdre ses traces.

Il va regretter, Pedro Pascual, sa curiosité, et le temps qu’il a perdu ; même s’il lui en reste bien peu pour se repentir.

A une heure de marche de la gare, alors qu’on ne trouve déjà plus d’enclos à chèvres, l’eau du ciel s’abat soudain sur lui, le poursuit, l’aveugle. Elle le ratatine, le renverse comme pour le précipiter au fond d’un puits. Elle l’intimide, ainsi mêlée aux éclairs dont la pureté n’a d’égal que la lame du plus redoutable acier.

Pedro Pascual quitte le banc de la charrette. Il ne voudrait pas abandonner son cheval mais les taillis sont si touffus que c’est à peine s’il peut lui-même se faufiler à quatre pattes. Avec humilité, et obéissant à un ordre qui n’a pas été formulé, l’animal reste sur le chemin, les flancs exposés au déluge.

Et brusquement, la chose se produit. Telle une flamme blanche, la foudre s’abat et embrase l’enchevêtrement de rameaux tordus qui protégeaient l’homme. Pedro Pascual brûle dans des hurlements. Un homme qui grille, ça fait du bruit.

A quelques mètres de là, le cheval, aveuglé par l’éclair, hennit de terreur et s’élance au galop dans la nuit, traînant derrière lui la pesante charrette pleine de foin, dont les roues s’enfoncent dans le sable mouillé sans même la ralentir.

Le jour se lève sur la plaine, mais pas dans les yeux de l’animal.

Toute la nuit il a fui. Somnolent et vaincu, il ralentit son pas, puis s’arrête. Le long des brancards, la charrette lui tiraille les côtes. Mais il tient bon. Il hoche la tête sous l’emprise d’un rêve. Un pique-bœuf picore dans le pré et tout en sautillant s’aventure audacieusement sur son échine, puis remonte jusqu’à sa tête. Le cheval se réveille, s’ébroue et l’oiseau volette autour de lui, révélant une gorge au duvet blanc, parure de cette petite boule brun et gris qui bientôt s’éloigne.
Le quadrupède écoute sa faim plus que sa fatigue. L’odeur d’herbe humide qui provient de la charrette lui chatouille les naseaux. Il frappe du sabot, s’arc-boute sur ses membres pour prendre son élan, et part à l’aventure.
Il hume l’air, après s’être orienté, mais là où il se trouve, pas le moindre indice, et le silence est si impérieux que l’animal s’abstient de hennir, comme s’il participait d’une surdité et d’un mutisme universels.
Le soleil frappe le sable, rebondit et s’enfonce dans sa gorge.
Boire, pour l’instant, n’est pas difficile car la pluie récente s’est logée au pied des caroubiers et leurs frondaisons la protègent d’une rapide évaporation.
L’odeur des gousses de caroubier réveille son instinct et lui rappelle sa première journée de faim désespérante, mais les épines lui écorchent la bouche.
Le crépuscule apaise cette journée, octroyant un répit à l’animal.
La lumière neuve lui fait découvrir une triple trace. Elle rejoint la charrette, s’embrouille, et repart. Elle a été laissée par les pattes traînantes du Juan Calado, ce tatou à la mini-robe en laine de verre. Les balles de foin auraient pu devenir son régal nocturne, voire même son garde-manger éternel, mais c’est bien trop haut pour ses courtes petites jambes. Et puis ce n’est sûrement pas bon, à en juger par le désarroi et la passivité du cheval aux yeux masqués. Il est là, faible et se consumant, incapable de répondre aux urgences de son estomac.

Une perdrix des fourrés se détache, elle éveille par ses piaillements une terreur qui, plus forte que la faim, commence à gagner l’animal entravé par la charrette. C’est que de cabriolants petits pumas approchent. La perdrix le sait ; le cheval, lui, l’ignore encore mais quelque chose au fond de lui l’avertit.

L’un noir, l’autre couleur de cannelle, les deux chats sauvages font semblant de se culbuter, roulent pelotonnés, se menacent d’une patte veloutée, se bousculent sans se faire mal, réservant leurs griffes pour la proie écervelée et ignorante qui est toute proche.

Les flancs soudain moites, l’animal s’enfuit au galop. Le bruit excessif qu’il provoque, ce bruit qui n’appartient pas au désert, effraie les pumas sans que l’ait cherché la bête de somme qui file vers les dunes.

Le sable est mouvant, mouvantes sont les courbes des dunes. Rien à voir avec la géométrie de la charrette aux lignes précises, qui s’efforce de les gravir.

Pourtant, tout en luttant contre le sable, l’animal reprend son souffle. Aveuglé et haletant, les fosses nasales obstruées, il ne cherche plus à se nourrir depuis longtemps, mais voici que son pied bute soudain, comme une fronde folle, contre une petite touffe rugueuse de chardons. La tête alors se penche, mais pas sous la fatigue, cette fois. Les lèvres s’avancent goulûment vers les tiges dures. On dirait de vrais morceaux de bois à avaler. L’estomac les accueille pourtant avec des gargouillements de bienvenue.

Un petit bouquet de coirons aux fleurs menues se niche au cœur des chardons. Et, prolongeant pour lui ce doux moment de revanche sur tant de famine, les coirons se mêlent un peu plus bas aux tendres tiges rampantes du telqui.

L’odeur d’une de ces plantes en annonce une autre, celle de l’eau. Rien pourtant n’en révèle la présence et l’animal, au matin suivant, se dirige de nouveau vers les "îlots" formés par les taillis qui généralement la retiennent.

Une mare trouble, sans reflet, une mare pourrie qui d’ici trois soleils n’existera plus, l’attire, l’attire encore, tel l’enclos bien-aimé.

Les "îlots" se sont peuplés de bêtes nomades et assoiffées : lorsqu’elles s’entre-déchirent, leur population diminue sans qu’ils soient jamais totalement désertés.

Le cheval s’effraie de ce voisinage braillard et querelleur, même si aucun animal ne s’en prend à lui. Tantôt il reste à distance, condamné au soleil de la nitrière, tantôt il se risque à mastiquer la piètre tige d’un genêt.

Des îlots surgit le lièvre. Le lapin y creuse son terrier. Le renard, oubliant sa haine de la lumière solaire, exhibe en pleine campagne la queue altière qui prolonge son corps efflanqué. Il n’y a de vie que dans les branches et elle provient des oiseaux. Mais voilà qu’eux aussi font silence : le puma approche, ce bandit au poil ras, ce fourbe qui semble tout petit vu de face mais dont l’arrière-train se déploie pour l’aider à mieux bondir.

Il ne cherche pas l’eau et ne dévorera pas le lapin. De loin, c’est le cheval qu’il a aperçu, seul et démuni. Il avance sous le vent.

Nez au vent, au contraire, s’en vient aussi une pouliche libre et sauvage, qui n’a jamais connu monture ni harnais. Elle se dirige vers les îlots, à la recherche du point d’eau.

La présence inattendue de l’étalon la fait hennir de plaisir, et le cheval, prisonnier de ses brancards, tourne la tête pour essayer de la voir, ne réussissant qu’à lever un essaim de mouches. Parvenue à quelques mètres de lui, la jument adopte un petit trot fier et finit par exhiber, tout offerte, sa longue crinière et son corps plein de vigueur.

Le cheval sent renaître l’appétit de la chair. Puisqu’elle a remis sa soif à plus tard, lui-même peut bien surmonter sa déchéance physique. Il approche. Charrette et cheval approchent. La femelle se méfie de ce déplacement monstrueux, elle ne comprend pas pourquoi cette chose avance en même temps que la bête. Elle se cabre, se dérobe au rapprochement des têtes qu’il essaie de susciter, telles d’étranges et ataviques prémices.

Excitée et craintive elle gambade, s’enivre de l’ardente frénésie qui la parcourt. Etourdie, émue, insouciante, elle relâche sa méfiance farouche et sous le premier assaut, le premier coup de griffe du puma, roule à terre dans un hennissement de terreur.

Comme meurtri dans sa propre chair, comme poursuivi lui-même par le fauve qui saigne à présent sa femelle, le cheval s’engage dans une course folle, vite transformée en pénible progression à travers la sablière.

Trop bref est le sable pour sa terreur. Déjà les sabots s’enfoncent dans les salins marécageux. Une adhérence, une attraction semble le happer vers le centre de la terre. Il lui faut s’en extraire, mais c’est pour se retrouver dans la plaine blanche, à peine mouchetée çà et là par le salpêtre.

Il rassemble ses forces avant de repartir, mâchant de la vidrière, cette fille solitaire du salpêtre, une tige haute de deux mètres qu’enveloppe, comme un lange autour d’un bâton, une feuille pareille à du papier.

Plus loin, il traque les odeurs. Il hume avec avidité. Capte dans l’air quelque chose qu’il poursuit d’un pas d’invalide avant d’en perdre la trace et de s’égarer lui-même.

Il respire maintenant un parfum d’herbe, une herbe d’enclos, épaisse et juteuse. Il hume, mâche son frein comme s’il broutait son pré. Il renifle, rumine et tourne en rond pour essayer d’atteindre ce qu’il s’imagine mâcher. Il sent l’odeur du foin amassé dans la charrette et, enfiévré, poursuit ce qu’il traîne derrière lui. Il tourne en une ronde mortelle. La charrette creuse un sillon, s’embourbe, empêchant l’animal d’avancer. Il tire, bombe le poitrail, patine. Son dernier souffle de vie s’épuise.

Il est si desséché, si maigre, que plus tard, le lendemain, ou le lendemain du lendemain, comme il ne pèse plus rien, le poids des balles de foin fera basculer la charrette en arrière.

Les brancards se dressent maintenant vers le firmament et le squelette, vaincu, reste suspendu en l’air.

Là-bas accourt le vautour à la robe noire, celui qui jamais ne mange seul.

Un mois de septembre

Délavée est la charrette, délavés aussi les os, non tant par la pluie que par les émanations corrosives et purificatrices du salpêtre.

Eparpillés sur le sol, les os ne sont plus que ruines, la cage formée autrefois par la peau a disparu. Mais à l’extrémité des brancards, le cuir des harnais en s’enroulant a formé un sac qui retient, bouche béante, le long crâne à demi pelé.

Au-dessus de ces ruines, la vie poursuit son cours, cherche les moyens d’assurer sa subsistance sous la forme d’une bande de perruches bleues, un bleu profond pour les mâles, un blanc à peine teinté de bleu ciel pour les femelles.

Sous la forme, aussi, d’un couple de pigeons ramiers qui a fui la sécheresse du nord. De là-haut, ils ont aperçu l’attirante floraison des arbustes résineux qui ponctuent de taches jaunes les collines de l’ouest.

La petite pigeonne au frais plumage brun comprend cependant qu’elle ne pourra y déposer son maternel fardeau. Elle remarque alors là-bas, au milieu de la dense aridité de la nitrière, la charrette qui va lui servir de perchoir inespéré et de refuge. En descendant elle trace deux cercles dans l’air et roucoule afin d’avertir le mâle. Celui-ci refuse de la suivre. Il continue sa route et la famille se défait.

Peu importe, car la mère a trouvé un nid parfait pour pondre ses œufs. Comme une main qui se creuse pour recevoir de l’eau ou des graines, la tête renversée du cheval aveugle accueille en sa profondeur la douce oiselle. Et lorsque naîtront les oisillons, elle deviendra boîte tout emplie de trilles.

source: http://www.actes-sud.fr

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