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petite introduction à “manèges”

Par larouge • Alcoba Laura • Vendredi 12/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 587 fois • Version imprimable

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Tu dois te demander, Diana, pourquoi j’ai tant tardé à raconter cette histoire. Je m’étais promis de le faire un jour, mais plus d’une fois je me suis dit que le moment n’était pas encore venu.J’avais fini par croire qu’il valait mieux attendre d’être vieille, très vieille même. L’idée me paraît curieuse maintenant, mais longtemps j’en fus persuadée.Il fallait que je sois seule ou presque.Il fallait que les quelques survivants de cette histoire ne soient plus de ce monde — ou bientôt plus — pour que j’ose évoquer ce bout d’enfance argentine sans craindre leur regard et une certaine forme d’incompréhension que je croyais inévitable. Je redoutais qu’ils ne me disent : « À quoi bon remuer tout ça ? » Et je me sentais gênée à l’avance d’avoir à m’expliquer. Il ne me restait plus qu’à laisser faire le temps pour atteindre ce lieu de solitude et de délivrance que j’imagine être la vieillesse. C’est exactement ce que je pensais.Puis, un jour, je n’ai plus supporté l’attente. Tout d’un coup, je n’ai plus voulu attendre d’être si vieille et si seule. Comme si je n’avais plus le temps.Ce jour, je crois bien qu’il correspond à un voyage que j’ai réalisé en Argentine avec ma fille à la fin de l’année 2003. Sur place j’ai cherché, j’ai rencontré des gens. Je me suis mise à me souvenir bien plus précisément que par le passé. Le temps avait fini par faire son œuvre beaucoup plus vite que je ne l’avais imaginé : désormais, il devenait pressant de raconter.M’y voici.Je vais évoquer cette folie argentine et toutes ces personnes emportées par la violence. Je me suis enfin décidée parce que je pense bien souvent aux morts, mais aussi parce que je sais qu’il ne faut pas oublier les survivants. Je suis à présent convaincue qu’il est très important de penser à eux. De s’efforcer de leur faire aussi une place. C’est cela que j’ai tant tardé à comprendre, Diana. Voilà sans doute pourquoi j’ai tant attendu.Mais avant de commencer cette petite histoire, j’aimerais te dire une chose encore : si je fais aujourd’hui cet effort de mémoire pour parler de l’Argentine des Montoneros, de la dictature et de la terreur à hauteur d’enfant, ce n’est pas tant pour me souvenir que pour voir, après, si j’arrive à oublier un peu.
 
© www.gallimard.fr 2007

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