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Lettres à Léon. A propos des continuités et des ruptures des immigrants français en Argentine

Par larouge • Otero Hernán • Lundi 23/11/2009 • 0 commentaires  • Lu 2405 fois • Version imprimable

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Lettres à Léon. A propos des continuités et des ruptures des immigrants français en Argentine

 

Hernán Otero[1]

 

Les lettres d’immigrants sont, on le sait bien, un objet rare et peu étudié en comparaison d’autres registres heuristiques des migrations internationales, affirmation encore plus valable dans le cas des immigrants français en Argentine. A l’exception des chercheurs réunis autour de l’Association de la  “Maison de la Mémoire de l’Emigration” et de l’Université de Pau -Ariane Bruneton-Governatori, Bernard Moreaux, Jeanne Soust, Michel Papy et Adrián  Blazquez-,  il n’existe pas beaucoup de travaux concernant l’expérience épistolaire des Français qui abandonnèrent l’Hexagone pour émigrer en Argentine. Cette faiblesse –visible aussi dans d’autres domaines- contraste avec la production consacrée à d’autres groupes, en particulier les Italiens (Ciafardo, 1991; Ceva, 2002)[2].

 

Vue comme un ensemble, la production internationale sur le sujet permet de déceler plusieurs usages de la correspondance  qui,  en résumé, renvoient à quatre perspectives de base: a) son utilisation comme source pour découvrir des mécanismes de caractère micro qui corroborent ou réfutent les explications fournies par les modèles macro-analytiques (opération toujours délicate étant donné l’incommensurabilité des échelles en jeux); b) son usage exploratoire pour établir des typologies, pour raffiner les concepts et pour proposer des hypothèses nouvelles; c) son emploi comme objet d’analyse en lui-même, à partir de cadres théoriques de disciplines comme la linguistique et la littérature; et d) son utilisation comme archive mémorielle, d’une indubitable valeur pour contribuer à la formation de l’identité historique des régions de forte émigration.

           

Ce texte, qui s’inscrit dans les trois premiers usages mentionnés, cherche à mettre en évidence les possibilités heuristiques et interprétatives des lettres pour compléter et nuancer les images émergentes des discours historiques fondés sur l’analyse quantitative. A la différence des travaux qui utilisent les lettres de plusieurs immigrants établis aux Amériques et qui écrivent au pays d’origine, il s’agit ici d’un ensemble réduit de scripteurs qui envoient des lettres à un seul immigrant en Argentine, situation qui permet d’utiliser les lettres comme un document personnel de premier ordre pour la reconstruction biographique et, à partir de celle-ci, pour mettre en jeu différentes échelles d’analyse. En ce sens, la triangulation méthodologique et le croisement d’éléments empiriques issus de trois registres différents (une reconstitution des familles françaises de Tandil[3], faite à partir de la méthode développée par Louis Henry et par l’école française de démographie historique; des entretiens d’histoire orale avec un de ses descendants; l’analyse de la correspondance) nous permettront de reconstruire les aspects cruciaux de la vie d’un immigrant français du XIXe siècle, en ayant  pour objectif d’explorer certains concepts clés –en particulier ceux de réseau social et de groupe de référence- des processus de continuité et de rupture induits par la migration.

           

Comme dans les poupées russes, la vie  de Léon –le personnage central de notre histoire – sera narrée en suivant trois approches: a) statistique, fondée sur des indicateurs permettant la quantification; b) relationnelle ou personnelle, reconstituée à partir de l’univers des interactions qui apparaissent dans le “contenu” des lettres; c) psychologique qui, à la différence des précédentes, recourt dans une large mesure à l’expérience de l’auteur, fils-lecteur d’immigrants galiciens établis en Argentine au début des années 1950. Quoique divergente sur le plan empirique, cette perspective empathique (ou si l’on préfère collingwoodéenne) (Collingwood, 1946), axée sur les “aspects formels” des lettres, nous permettra d’esquisser des hypothèses qui pourront être de quelque intérêt pour mieux comprendre les éléments rituels de leurs structures narratives.

 

Les sources utilisées[4] proviennent d’un corpus de documents personnels dont les lettres constituent la partie la plus importante. En effet, des 64 pièces conservées, seules 10 correspondent à d’autres types de document (reçus, procurations, poésies etc.), tandis que le reste sont des pièces épistolaires écrites en français (quatorze cartes postales;  23 lettres; quatre enveloppes; treize photographies, envoyées de France dans des lettres ou comme cartes postales). Cet ensemble couvre une assez grande partie de la vie de Léon (1878-1911),  depuis les années de son installation à Tandil jusqu’à son retour en Argentine, après sa visite en France. La majeure partie  de la correspondance provient de France, mais le corpus inclut aussi des lettres envoyées de Buenos Aires. Nous disposons aussi de lettres écrites par des femmes, ce qui n’est pas habituel dans ce genre de sources.

           

Les lettres proprement dites sont manuscrites, ont une extension variable (1 à 6 pages) et, comme l’ont signalé d’autres auteurs, répondent à un modèle unique, très répandu dans la correspondance des migrants du XIXe siècle. Ce modèle se caractérise par une structure tripartite (introduction ou prélude, développement central, salutations finales) qui reconnaît deux types discursifs assez nets: d’un côté, des formules établies qui, par leur réitération, démontrent de façon indubitable la diffusion de règles spécifiques d’écriture –le rite de la correspondance selon l’expression juste de M. Papy (1995)- et, en second lieu, des récits plus spontanés et plus influencés par l’oralité contenant les nouvelles à transmettre. Tandis que les formules (utilisées par exemple dans l’inévitable introduction sur l’état de santé de l’émetteur et sur le désir d’une situation analogue chez le destinataire, et des classiques “compliments à la famille et à tous ceux qui demanderont de mes nouvelles” qui hantent la partie finale) sont dans une large mesure interchangeables d’une lettre à l’autre, les “nouvelles” fournissent l’information conjoncturelle et spécifique qui fait de chaque lettre une pièce unique. Cette distinction, claire en termes analytiques, peut pourtant être trompeuse car l’existence de formules, sans doute plus agiles mais également décelables, est aussi fréquente dans le corpus central des lettres.

           

La première question que pose l’analyse d’un corpus de lettres est celle concernant sa représentativité, problème qui  implique au moins deux dimensions. En premier lieu, la tentation positiviste –présente par exemple chez l’auteur de ces lignes- de remettre en question sa validité en relation à l’univers des expériences migratoires et épistolaires de la période. Ironiquement posée, la question pourrait avoir la forme suivante: comment passer des échanges épistolaires de Léon à une reconstruction de l’expérience migratoire des milliers de français qui sont arrivés en Argentine durant la période d’immigration massive?  Ou, pire encore, quel est le degré de représentativité de ces 35 lettres dans l’insaisissable océan des 1.446.425.004[5] lettres qui traversèrent l’Atlantique vers l’Argentine à cette époque? Loin d’invalider l’histoire qui nous occupe, la brutalité délibérée de la proportion émergente suggère au contraire la profonde inadéquation de la question. En effet, quel que soit le succès obtenu par un chercheur dans les -très surveillées- archives de familles, la proportion sera toujours négligeable.

 

Le second problème, par contre, est plus pertinent: le corpus dont nous disposons traduit-il de façon convenable le flux des échanges épistolaires de Léon? La réponse est sans doute négative car nous n’avons pas les lettres écrites par Léon à ses parents et à ses amis; cependant, il est possible d’en déduire une partie importante à partir des lettres reçues puisque celles-ci, en suivant les règles du genre épistolaire, reprennent les points les plus importants des lettres auxquelles on répond. Par ailleurs, nous ne pouvons pas savoir si les pièces trouvées constituent la totalité des lettres reçues ou si, au contraire, elles sont le produit d’une sélection faite par Léon lui-même, par ses descendants ou par le hasard, cet ennemi fraternel de l’historien. Loin d’invalider leur utilité, les problèmes posés par les lettres ne font qu’exagérer les limites habituelles du travail historique, tout en confirmant sa nature indiciaire et lacunaire. Comme nous espérons le démontrer dans les pages qui suivent, cette difficulté se voit largement compensée par les insight interprétatifs que nous permettent les lettres dans l’application de stratégies méthodologiques de type exploratoire.

 

Première histoire de Léon: la migration de rupture d’un homme moyen

 

Léon Phillipe  naquit en 1852 en France et arriva à Tandil vers la fin de la décennie de 1870. Aussi bien ses documents personnels que le registre de mariages permettent de fixer avec précision l’année 1878 comme première date de sa présence dans la région. Ainsi nous le voyons se marier le 1er juillet de cette année-là avec Zoila Lescano,  migrante interne de la lointaine province de San Juan et d’origine indienne selon la mémoire familiale. Entre 1879 et 1898 le couple eut neuf fils, donc la plupart moururent avant leurs parents. Les renseignements fournis par la méthode Henry sont sans doute incomplets car son épouse indiqua lors du second recensement national de 1895  avoir eu douze enfants contre les sept enregistrés dans les actes de baptêmes.  Les listes nominatives de 1895  nous fournissent laconiquement l’image d’un homme alphabétisé (il répond savoir lire et écrire à l’enquêteur), de 43 ans (trois de plus que son épouse), qui habite dans la zone urbaine, et qui, malgré le fait de ne pas être encore propriétaire,  possède un commerce, plus précisément un almacen de ramos generales comme nous en informe sa descendante. Comme c’était habituel à l’époque, l’almacen de ramos generales  –un grand  commerce de vente de tout genre de produits- lui permet de réaliser plusieurs activités, y compris le prêt d’argent,  comme en témoignent les reçus et garanties signés par ses débiteurs que l’on trouve parmi ses documents personnels.

 

Deux derniers traits émergents de la reconstitution micro-démographique: il s’agit d’une famille stable qui habite la région pendant plus de quarante ans, depuis l’arrivée de Léon à Tandil dans la décennie de 1870 jusqu’à sa mort en 1924, et –apparemment - isolée du point de vue des réseaux familiaux ou amicaux. En effet, les registres d’état civil ne permettent pas d’identifier sa ville de naissance en France ni de connaître ses réseaux sociaux avec d’autres immigrants de même origine micro-régionale; l’application de techniques généalogiques et de méthodes patronymiques (Otero, 1992) confirme cette impression d’isolement et de migration strictement individuelle.

 

L’inclusion de l’histoire de Léon dans une perspective conceptuelle majeure permet de caractériser sa trajectoire comme un exemple paradigmatique de migration de rupture, dans le sens proposé par Paul-André Rosental (1990: 1413): migration brusque et individuelle, car Léon est la seule personne à quitter le pays dans la lignée familiale; migration individuelle et définitive, sans retour au pays d’origine; mariage exogamique; insertion économique stable dans le lieu d’arrivée; absence de liens sociaux avec d’autres membres de la famille ou avec d’autres paesanis français. Un aspect secondaire, mais également éclairant, semblerait confirmer cette appréciation: les prénoms donnés à ses enfants correspondent, en grande proportion, à des prénoms argentins éloignés de la tradition française.

 

Considérée du point de vue statistique des approches macro-structurelles, la vie de Léon ressemble, par certains points, à l’homme moyen imaginé par Quetelet dans la première moitié du XIXe siècle ou à la biographie modale définie par Giovanni Levi (1989), puisque tous les indicateurs quantitatifs (moment d’arrivée, activité économique, règles de mariage, etc.) nous permettent de placer sa trajectoire autour des valeurs moyennes et modales de la distribution  statistique des immigrants français de la période (Otero, 1993). Le seul trait différentiel de Léon est celui de son étonnante stabilité au cours du temps, car il appartient au très petit groupe de familles stables (9 %)[6], sous-population sans doute marginale par rapport à l’extraordinaire turnover de l’ensemble des immigrants français de la région.

 

Deuxième histoire de Léon: réseaux sociaux primaires et groupes de référence

 

La correspondance reçue par Léon, par contre, permet une perspective radicalement différente et caractérisée par l’immersion de sa trajectoire individuelle dans une trame complexe de relations personnelles. Celle-ci nous permettra aussi de briser l’image  de l’immigrant solitaire  et déraciné, typique des études de cas fondées sur des régions spécifiques du pays récepteur.

 

Économie de départ

 

Le premier élément central de cette deuxième histoire de Léon est son passé et ses réseaux sociaux prémigratoires. Ceux-ci illuminent un héritage immatériel et symbolique fortement éloigné de l’image ex nihilo et “déracinée”, caractéristique de la reconstitution micro-démographique. De même, en ajoutant à la première histoire les éléments émergents de sa correspondance, on illustrera les avantages heuristiques et théoriques des lettres pour l’historien des migrations. Ainsi, l’anonyme immigrant « français «  (sans doute une catégorie administrative difficilement valable pour beaucoup d’émigrants socialisés à partir d’identités ethniques et linguistiques d’échelle régionale) devient originaire de Saint Plancard, localité du canton de Montréjeau (près du limite avec les Hautes Pyrénées), Département de Haute Garonne; frère aîné de Mélanie, Joséphine et Anne Marie, fils de Phillipine Doucède et Jean Ibos, propriétaire d’une fabrique de cribles comme en témoigne l’une des rares enveloppes conservées.

 

Au-delà de son caractère fragmentaire et du fait, maintes fois remarqué, que les lettres ne nous donnent pas de réponses explicites sur les motifs de l’émigration (sans doute évidents pour la famille d’origine), il est possible d’identifier cependant plusieurs noyaux thématiques tout au long de la correspondance disponible. D’abord, la situation socio-économique critique du pays d’origine qui donne lieu à un fort processus migratoire aussi bien interne qu’en direction d’outre-mer. Ainsi, des quatre enfants de Jean Ibos seule la plus jeune, Anne Marie, reste avec ses parents, sans doute à cause de son âge. Mélanie émigre vers  Toulouse, ainsi que sa Tata Mariette, en suivant un modèle bien connu de migration de courte distance des localités de petite taille vers la capitale du département. Finalement, Joséphine émigre vers le Tandil de son frère Léon dans la décennie de 1880, pour émigrer une nouvelle fois en direction de Buenos Aires.  De ce point de vue-là, “les nouvelles” présentes dans la correspondance paternelle permettent de réaliser un saut décisif d’une biographie individuelle à une prosopographie plus large. Celle-ci inclut tout d’abord la famille mais aussi d’autres personnes de Saint Plancard et des alentours ayant aussi connu l’expérience migratoire. La famille Brondes, la plus proche des Ibos à en juger par sa répétition dans les lettres, a vu partir  tous ses fils -Jean Marie vers l’Argentine,  Louis vers Béziers (Hérault), et  Dominique vers Perpignan (Pyrénées Orientales)-; les fils Romain émigrèrent aussi (Mariette aux États-Unis et Léoni à Toulouse)[7]; il en va de même avec d’autres noms comme ceux de Joséphine Dauzet, émigrée en Algérie; Rosalie et Bourgeois qui “ete venut a buenos aires”[8] et avec tous ceux qui, en suivant les  traces de Léon, arrivèrent à Tandil comme Bautista Dulon, Jean Camours,  Birabent, A. Larroudé  et Léon Lanoué, en provenance de Saint Plancard ou d’autres localités du sud-ouest.

 

Les exemples évoqués confirment l’existence d’un modèle, analogue à celui repéré par Samuel Baily (1992) pour le cas italien, selon lequel une même communauté ou une même famille envoie des émigrants vers un ensemble assez large de destinations. Cette pluralité suggère deux possibilités: d’un coté,  l’existence de stratégies familiales qui  parient sur des contextes différents pour réduire les risques de migration, comme le montre l’analyse de Ceva (2002) sur les bielleses-; de l’autre,  la prédominance de stratégies individuelles, moins orientées vers la préservation de la famille d’origine, comme l’illustre le cas de Léon.  Ces “autres” présents dans les lettres permettent de vérifier aussi l’existence de mécanismes migratoires bien connus comme la chaîne familiale (le cas de référence est ici Joséphine, la soeur de Léon) et, de façon plus large, l’action des réseaux sociaux prémigratoires fondés sur la connaissance interpersonnelle entre amis et paesanis de l’espace social d’origine[9]. Comme l’illustrent les deux lettres envoyées à Léon par Bautiste Dulon, l’information est l’élément essentiel qui circule à l’intérieur des réseaux et non pas l’aide matérielle, qui est réservée surtout à la famille. Mais laissons à Bautiste l’exprimer en ses propres –mais aussi confus- termes:“jai fait laresolution de quiter la france pour manaller eux amérique pour [ ] mefaire une position s’il y a moyain voissi que jenai la confiance entois pour medire sil y a moyain derien faire la (...) si tu croit que je puisse reussir tu me fera le plaisir deme chaircher delouvrage au moin jusqua je suis un peux aucourent tu me feras reponse tout de suite (...) quar a St Plancard il niapas moyain derien faire seullement en bien travaillant”, ou bien “Cher amie (sic), (...) tume dit que jepeut gagner mille fran parent mais tume feras le detail sije doit aitre nourí ounon quan je pourai mereserves parent en fesant le bon garçon sait adire faire se qui font parla reponse tume fera le detail detout”[10].

 

Comme l’ont signalé de nombreux auteurs (en particulier, Ramella, 1995), l’importance des renseignements fournis par la parenté et par les amis pendant les premiers moments de la migration (voyage et, surtout, obtention d’un travail) démontre que l’information n’est pas un bien gratuit et disponible pour tous, comme le postulent implicitement les théories néoclassiques des migrations. Bien au contraire, elle se présente comme une conséquence du capital social et relationnel du migrant, c’est à dire comme un bien rare et qui a donc un coût d’accès. Cette centralité de l’information -qui permet de placer la lettre au coeur de la chaîne migratoire- est vérifiable par l’analyse qualitative de la correspondance mais aussi à partir de la forte corrélation existante entre le mouvement postal et le flux migratoire d’outre-mer[11], aspect qui –comme Hvidt (1971: 389) l’a signalé pour le cas des Danois aux États-Unis - démontre que l’information contenue dans les lettres fut un puissant facteur d’attraction de l’émigration de cette période.

 

Les circonstances difficiles du pays d’origine et la détérioration progressive de la situation économique de la fabrique de Cribles se trouvent aussi à l’origine des virements d’argent que Léon envoie à son père à partir de juillet 1884, comme en témoignent les lettres suivantes de Jean Ibos: “En même temps que ta lettre nus avons reçu le mandat de cent francs que tu as eu l’amabilité de nous envoyer. Nous t’en remerçions beaucoup car cet argent a été le bienvenu et nous avons regardé ça comme un miracle (...) tu vois donc, par toi-même que nous sommes sans ressources”, ou bien “Nous avions sur monsieur Camors, il nous à porter le portrait, et les trente francs et nous t’en remerçions beaucoup ils nous ont rendu bien service car jusqu’à présent nous faisions quelques cribles, mais à présent on a diminué tellement les prix avec ces machines que nous n’en faisons presque pas, et nous ne reçevons aucun secour de nulle part si ce n’est de toi”[12].  Malgré les sincères remerciements de son père - par lequel on peut connaître par contraste l’inexistence d’une aide de la part de ses filles-, la correspondance disponible suggère que les montants envoyés ne furent pas systématiques ni particulièrement importants. En ce sens, il s’agit d’une famille en processus d’éclatement progressif et dans lequel les stratégies individuelles des enfants sont plus importantes que les stratégies familiales orientées vers la préservation de la maison d’origine[13].

 

Cependant, ce processus d’éclatement de la famille par les migrations ne fut pas linéaire ni  le résultat d’une action passive de la part du fils aîné. En effet, depuis le début de la décennie de 1890, Léon proposa à ses parents de vendre la propriété de Saint Plancard pour émigrer à Tandil et réunifier ainsi la famille dans le nouveau pays. Quoique séducteur, le projet n’était pas viable pour des raisons que Jean Ibos explicite clairement: “Quand a l’offre que tu nous fait elle est bien bonne mais il y a trop d’inconvenients: 1er pour vendre tout ce que nous avons nous n’en retirerions pas la moitié de sa valeur parce que dans St Plancard  même il s’y est fait tellement d’expropiations que les terres et les maisons sont venu a moitié prix (...) il nous semble que plutôt vendre tout à moitié et etant dans l’âge comme nous sommes de restée chez nous si savait été comme autre fois que nous aurions ventu tout en un bon prix nous ni aurions pas refusé”[14].

 

Joséphine

 

Le second noyau thématique de la correspondance reçue par Léon est constitué des lettres envoyées par sa soeur Joséphine depuis Buenos Aires entre 1888 et  1890.  Cet ensemble de lettres, moins nombreuses mais plus intenses, nous permet de reconstruire partiellement l’itinéraire de celle-ci en Argentine et de deviner les rôles familiaux  octroyés au fils en l’absence du père. Nous apprenons par ses lettres que Joséphine vécut à Tandil chez Léon; que dans cette localité elle prit contact avec d’autres immigrants français et qu’elle eut un conflit sentimental avec Bautiste Dulon, que nous connaissons déjà par ses demandes d’informations sur les possibilités de travail. La première lettre de Joséphine d’avril 1888 nous montre que ce conflit impliqua une rupture, au moins partielle, avec son frère Léon et que celle-ci rendit impossible toute possibilité de revenir à Tandil: “tu ne pourait timaginait la peine et l’émotions que jai eprouvée en voyant que tu medisait quil nest pas nesesaire que je reviene au Tandil car pour moi quitter le Tandil c’est m’enterrait complétement (...) personne ne mavut et ne sait ou je suis parceque dumoment que je suis rentrée je ne suis plus sortit pour que personne ne vit ne crois pas que jai l’intention de revenir au Tandil pour minstaller chez toi et pour incomoder ma belle soeur (...) quand a la lettre de notre pére tu lui dira que je suis a lamême place ne leur dit pas  que je suis ici parceque sa les conrarirait et sa leurs ferait beaucoup de peine parceque il m’ont bien recommander avant de partir et même dans toute leur lettre de restaie toujour pret de toi et de conserver toujour ton amittié”[15]. Joséphine écrit à ses parents justifiant son départ de Tandil[16] et travaille comme couturière dans l’atelier d’une française, où elle restera jusqu’en 1890. Les lettres postérieures reprennent, amèrement, le problème sentimental avec Bautiste Dulon et suggèrent, en même temps, un univers plus ample de conflits car elle demande plusieurs fois à Léon de ne pas donner  “mon adresse a personne pour nimporte quelle raison que sa soit car si jaie quelque choses a te dire je saurait técrire”[17].

 

Comme on peut le voir, les lettres de Joséphine illustrent le rôle paternaliste (quoique pas nécessairement aimable) des frères en absence du père. En ce sens, l’interdiction de rétourner à Tandil imposée par Léon suggère, au moins, deux hypothèses complémentaires: d’un côté, il est probable que Léon eût un rôle de médiateur ou conseiller[18] –ce dernier mot est employé par elle même- entre sa soeur et son paesani Dulon et que la rupture (dont nous ignorons la cause) de ce couple fut perçue par Léon comme un défi à son autorité. En même temps, la volonté manifeste de Joséphine de simuler aux yeux de ses parents  l’entente avec son frère témoigne de la continuité d’un système d’autorité paternelle, dont la force semble ne pas s’affaiblir malgré la distance. Il s’agit en somme d’un système échelonné d’autorité dans lequel la femme doit obéir à la volonté masculine[19]. L’influence de l’autorité paternelle et masculine sur le choix matrimonial est plus évidente encore dans les conseils impératifs donnés par son père (“fait bien attention tu ne seras pas toujours jeune, tache moyen de te faire une position et si tu te marie marie-toi avec un homme français parce que plutard tu songeras à révenir en France”) et dans sa constante incitation au retour: “tu me dit que les affaires vont très mal en amérique et sil vont mal pour toi et si tu ne peut pas te faire une position tu nas qu’a t’en revenir tu seras toujours la bien venue”[20].  Les citations précédentes suggèrent aussi que, comme le perçoit sagement Jean, l’exogamie peut être considérée comme l’un des indicateurs les plus nets de rupture, car elle implique un changement presque irréversible de situation qui rend difficile le retour au pays d’origine.

 

Retour au pays

 

Le troisième noyau thématique des lettres met en  lumière un aspect essentiel de l’expérience migratoire : le retour au pays d’origine. Ainsi, l’expérience des “autres” figurant dans les lettres suggère clairement que le projet migratoire incluait le retour au  pays comme élément décisif des attentes des migrants. C’est le cas de Léon Lanoué, immigrant français installé à Tandil et rentré en France, qui écrit à Léon: “nous avons bien arranger nôtre vie nous sommes heureux (...) je crois maintenan que nous some installer pour terminer notre existence”[21]. Il en va de même avec les nombreux migrants internes qui retournent à Saint Plancard après de longs séjours dans d’autres localités de l’Hexagone. Il faut noter aussi que le récit méticuleux de leurs retours réussis à Saint Plancard fait par Jean Ibos constitue sans doute un essai pour induire une décision semblable chez Léon[22]. 

 

Il s’agissait aussi dans certains cas de retours provisoires pour visiter le pays et la famille, comme ceux de Birabent, Jules Dhers, Camours [23] et Sarrat[24] -tous immigrants français établis à Tandil dont Léon profita de la présence pour envoyer des lettres et des cadeaux à ses parents. Le voyage de Léon lui-même est emblématique à cet égard. Depuis le début des années 90, son père insiste sur la nécessité de visiter Saint Plancard, par une série de lettres dont le caractère  dramatique s’accroît avec le temps: tandis qu’en 1891 Jean affirme tout simplement “nous pouvons te dire que sa nous ferez plaisir de vous voir à tous du moment que nous ne pouvons pas y aller en personne”[25], sept ans plus tard et après quelques essais manqués[26] il implore son fils : “tu nous fais esperer que tu dois venir pour l’exposition de Paris en 1900  nous comptons sur toi absoluement, il serait bien pénible pour nous si nous avons le bonheur d’y arriver que tu ne vienne pas. Nous pouvons t’assurer que si nous n’avions pas été si avancées en âge nous aurions deja gagné le chemin pour aller vous voir a tous” [27]. Cependant, “l’idée céleste” de la visite que Jean attend depuis longtemps, est repoussée d’une année sur l’autre pour être réalisée finalement en 1910, un an après sa mort[28] et d’avoir envoyé en France une procuration, conservée parmi ses papiers personnels, qui donnait pleins pouvoirs à sa mère pour “qu’elle administre les biens qui peuvent m’appartenir”. De telle sorte que, en deux ans, la mort du père, l’autoexclusion de tous les droits sur la maison et, paradoxalement, la première et dernière visite de Léon chez lui confirment l’éclatement de la famille et la rupture finale de Léon.

 

Malgré tout, le voyage de Léon fait renaître les liens épistolaires avec l’espace social d’origine, comme le montre la petite série de cartes postales envoyées par des amis, par ses soeurs Mélanie et Joséphine et par le mari et la fille de cette dernière entre 1910 et 1911. Cartes postales qui, à la différence de la correspondance antérieure, reposent plus sur le contenu visuel que sur le langage écrit des nouvelles à transmettre. Cette prédominance du langage graphique (des images de Saint Plancard, de Nice, des Hautes-Pyrénées et de Toulouse, remplies d’avenues, de bâtiments et d’icônes touristiques) et de la brièveté et de la formalité discursive qui l’accompagne, témoignent mieux que n’importe quel autre élément de la correspondance de la disparition du père et, avec elle, de l’éclatement de la famille d’origine. Cependant, cette tardive renaissance épistolaire ne  durera pas longtemps car à partir de ce moment-là la correspondance disparaît presque complètement.

 

 

Groupes d’appartenance et de référence

 

Le dernier noyau thématique décelable dans les lettres permet une reconstitution du monde relationnel complexe à caractère ethnique dans lequel se développa la vie de Léon. On peut observer à cet égard que les liens tissés par Léon renvoient en très grande proportion à des contacts et des interactions avec d’autres français,  notamment du Sud-ouest, qui habitent à Tandil ou qui lui envoient des lettres d’autres localités de la province de Buenos Aires, comme Tres Arroyos et Cacharí. On pourrait objecter avec raison que les noms présents dans les lettres échangées avec l’Hexagone constituent un échantillon biaisé, car il est peu probable que Léon ait informé ses parents de ses contacts avec des Argentins qu’ils ne pouvaient pas connaître.

 

Si cette observation semble raisonnable, elle n’est pourtant pas valable pour les lettres de sa soeur Joséphine qui, comme nous l’avons vu, a vécu quelque temps à Tandil. Par cette raison, on pourrait attendre a priori dans ses lettres des références à des Argentins de Tandil connus par elle et par Léon. Malgré cela, toutes les références de Joséphine à d’autres personnes (Mme. Lebrun,  Jules Dhers, Mr. Gardey, etc.) sont aussi françaises. Les autres documents personnels de Léon (reçus de prêt d’argent, certificats de vente, etc.) qui sont les seules pièces à signaler la présence d’Argentins, certifient cette image en montrant une forte proportion de Français même dans ces rapports de type commerciaux. L’appartenance au réseau français n’implique pas forcément un univers de relations harmonieuses car plusieurs références (le conflit, déjà évoqué, entre Joséphine et Bautiste Dulon; des plaintes de dettes[29], etc.) confirment aussi l’existence de traits clairement conflictuels.

 

La  participation de Léon au tissu institutionnel et ethnique français est confirmée par son rôle dans la fondation de la société mutuelle Sadi Carnot (créée le 22 juillet 1894 à partir d’une convocation  de l’agent consulaire français à Tandil, le notable Jean Marie Dhers), dont il fut conseiller dans la première Comission Directive.  Sa participation dans cette institution fut continue dans le temps et nous le retrouvons faisant un discours public durant les célébrations du 9 juillet 1909 –jour de l’Indépendance argentine- comme en témoignent les inscriptions en langue espagnole faites par Léon lui-même sur une photographie de l’époque. Une lettre d’invitation à une réunion, trouvée à l’intérieur d’un almanach, permet de certifier son appartenance au conseil de direction de la Sadi Carnot en 1914.

 

Comme on peut l’observer, cette seconde lecture épistolaire et relationnelle de l’histoire de Léon ne contredit pas nécessairement l’image émergente de la lecture micro-démographique, mais permet d’en nuancer plusieurs aspects importants. En premier lieu, si elle certifie effectivement la rupture de Léon  avec son passé prémigratoire (retour tardif et temporaire, manque d’intérêt pour la maison, choix de la langue espagnole pour écrire ses souvenirs, etc.), elle ne nous permet pas de conclure à une totale intégration dans la société argentine comme le suggéraient les indicateurs quantitatifs. Bien au contraire, on peut observer une persistance notable des réseaux ethniques prémigratoires,  l’émergence de nouveaux réseaux ethniques post-migratoires (une partie des français mentionnés dans les lettres sont des relations personnelles faites après son installation en Argentine) et leur extension institutionnelle par sa  participation dans des associations comme la Sadi Carnot.  En second lieu, si l’on regarde le problème à partir des concepts mertoniens de groupe d’appartenance et groupe de référence, l’histoire de Léon –comme celle des autres migrants qui ne rentrèrent jamais – peut être lue comme une évolution complexe, quoique pas nécessairement conflictuelle, entre ces deux dimensions. Ainsi, le groupe d’appartenance prémigratoire (la famille, sans doute, mais aussi d’autres membres de la communauté villageoise d’origine) devient à partir de la migration un groupe de référence, dont l’intensité –quoique décroissante - ne disparaîtra pas au cours de la vie de Léon. Sur un plan plus général, la culture et la vie françaises acquérirent aussi un fort caractère référentiel comme l’illustrent avec clarté les lectures de Léon. En effet, les livres[30], rapportés et/ou envoyés depuis l’Hexagone, nous permettent d’entrer  dans un univers culturel beaucoup plus riche que ce que suggère le laconique qualificatif d’alphabétisé du recensement, mais aussi d’imaginer les chemins par lesquels Léon continua à se sentir membre  d’une communauté imaginée (Anderson, 1983), dont ses décisions vitales l’ont éloigné définitivement.

 

Ce processus, sans doute traumatique sur le plan psychologique, relationnel et affectif, fut compensé par la création de nouveaux groupes primaires d’appartenance argentins et français, parmi lesquels on trouve des paesani du village d’origine et d’autres immigrants de l’Hexagone rencontrés à Tandil. L’appartenance aux institutions ethniques répond  par le biais de mécanismes d’invention (Conzen et al., 1990) à la création d’une ethnicité française, clairement différente de l’expérience prémigratoire. À son tour, la force d’organisation de cette identité dériva des liens sociaux  établis à l’intérieur des réseaux ethniques pré et postmigratoires.  Il faut noter aussi que l’histoire d’immigrants comme Léon montre que sa participation à l’associationnisme français ne  fut pas le reflet de difficultés d’intégration à la société argentine, car elle fut accompagnée –comme nous l’avons vu dans la première histoire- par des indicateurs possitifs dans ce domaine comme le mariage exogamique et un certain succès économique et social.

 

Même s’il dut exister de nouveaux groupes et individus argentins de référence qui favorisèrent l’intégration à la société argentine, les lettres en provenance de l’Hexagone ne permettent pas, par leur nature, d’entrevoir les formes qu’adopta ce processus[31]. Finalement, la transmutation décisive du groupe prémigratoire d’appartenance en un groupe de référence lointain et progressivement virtuel, obéit évidemment à la  perdurabilité des liens de parenté et d’amitié mais aussi, sur le plan stratégique, aux possibilités toujours latentes de retour. Que ces possibilités renvoient au registre des rêves plus qu’à celui des plans concrets d’action n’invalide pas la force de leur influence sauf si l’on considère que les perspectives des acteurs sociaux renvoient à des stratégies nécessairement rationnelles et effectives.

 

 

Troisième histoire de Léon: retour à l’homme moyen 

 

Ayant abordé les nouvelles qui parcourent la correspondance dans la section précédente, une autre lecture semble possible. Pour cela, il faut revenir à la formule qui ouvre, presque inévitablement, les lettres: “Nous  repondons à ton aimable lettre qui nous a fait un grand plaisir d’apprendre que vous étiez en bonne santée, quand à notre santée elle va toujours à l’ordinaire”[32]. Comme il a été signalé par d’autres auteurs, les lettres d’immigrants sont parfois décevantes pour l’historien en raison des longues lacunes de communication (toujours justifiées par l’excès de travail, par une “certaine négligence”, ou par la distance à la poste) mais aussi par sa répétition rituelle et par ses formulations visiblement stéréotypées. Cependant, cette ritualisation peut être éclairante en soi-même pour esquisser une hypothèse alternative sur sa signification et sur sa fonctionnalité.

 

Le rituel des lettres,  une généalogie en miettes

 

Sans contredire l’excellente interprétation qui voit  dans ces formules l’existence d’un “modèle populaire” clairement éloigné du modèle épistolaire bourgeois (Bruneton Governatori et Moreux, 1997)[33], la formule peut être envisagée, de façon complémentaire, à partir des anxiétés sur la vie des autres que la migration de longue distance produit  inévitablement chez ses protagonistes. Dans cette perspective, on peut considérer que le plus habituel et le plus répété représente précisément l’enjeu essentiel de la lettre, car la formule synthétise –tout en effaçant son aspect dramatique– la principale incertitude du récepteur, la continuité de la vie de l’émetteur, incertitude particulièrement profonde dans des contextes de faible communication comme celui de l’émigration du XIXe siècle. Il faut noter ici que, comme il a été signalé par plusieurs auteurs[34], l’émigration garde une association psychologique profonde avec la mort, aussi bien pour ceux qui partent que pour ceux qui restent.

 

La réponse, sommaire et rituelle, à la peur d’une mort lointaine grâce à des formules conventionnelles explique aussi qu’une partie importante de la communication épistolaire des migrants soit réduite à des lettres extrêmement courtes (dans lesquelles, et malgré de longs silences, l’émetteur écrit des phrases étonnantes comme “je n’ai rien à te raconter”). En dépit de l’absence notoire de nouvelles, ces lettres produisent, cependant,   l’effet attendu de ré-actualiser la composition de la famille et du groupe originaire d’appartenance.  En ce sens, chaque lettre peut être lue comme la pièce d’une généalogie en construction[35] –une authentique saga de l’homme commun – qui prend toute sa signification dans le cadre d’une lecture sérielle  de l’ensemble de la correspondance.

 

L’hypothèse généalogique que nous venons d’esquisser, associée au “risque de mort lointaine”, explique aussi que les formules rituelles soient communes à plusieurs types d’écritures « obligées »: les émigrants du XVIII et XIXe siècles, bien entendu, mais aussi les lettres de soldats de périodes si différentes comme la France du XXe siècle et l’époque hellénistique,  comme le montre l’excellent travail de Bruneton-Governatori et Moreux (1997). Pour la même raison, prêts-à-écrire comme “souvenez vous de moi”, “je ne t’oublierai jamais” ou la très belle expression employée par Joséphine “loin de yeux mes près du coeur”, ne traduisent pas seulement des rites d’écriture mais aussi des formules elliptiques d’affronter l’anxiété de la distance et des formes symboliques de vaincre le sentiment de mort qu’elle implique. Cette lecture, qui n’invalide pas les lectures antérieures, permet de réaliser le passage de l’expérience singulière de Léon Phillipe à l’expérience vitale de n’importe quel émigrant, surtout dans le cas des migrations le longue durée ou définitives.

 

Ce caractère de généalogie fragmentaire, présent comme une marque ineffaçable dans le simple acte d’écriture de la formule (une forme symbolique de victoire sur la mort lointaine) et dans chaque lettre individuelle, est répérable, en premier lieu, dans la constante actualisation de références vitales avec nom et prénom  que l’on trouve dans les lettres et qui –sans doute pas par hasard- atteignent la forme d’une minutieuse description des naissances, mariages et, surtout, des décès des membres de la famille et des amis de l’espace social prémigratoire. Il est d’ailleurs symptomatique à cet égard que les noms et prénoms apparaissent seulement pour les membres de la famille et pour les amis du passé prémigratoire. Il est impossible, par exemple, de connaître à partir de la correspondance reçue par Léon les noms et prénoms de sa  femme ou de ses fils (les lettres de l’Hexagone n’utilisent que des expressions assez vagues comme “compliments a ta femme ainsi qu’ a ta famille”, “souhaits de bonne année (...) a toi ainsi qu’a tante et tous mes cousins et cousine”, etc). Visiblement, la nominalisation –donnée essentielle de la généalogie- se limite ici à la famille et à la communauté d’origine, qui sont les seules à avoir expérimenté une véritable rupture. Il était sans doute difficile pour les parents de l’Hexagone  d’intégrer de nouveaux noms et prénoms dont les visages ne pouvaient pas se connaître de façon directe.

 

En second lieu, quoique dans une moindre mesure, les lettres –comme  les photographies de personnes et de paysages qui les accompagnent-  constituent aussi une actualisation de l’espace visuel du lieu d’origine, comme en témoignent les descriptions détaillées faites par Jean Ibos au début de la décennie de 1890 sur l’aménagement urbain de Saint Plancard. Pour Léon, comme pour tous ceux qui expérimentèrent des processus de migration définitive, cet ensemble de références permit l’actualisation d’une sorte de carte du coeur humain qui continua d’agir comme un espace de référence tout au long de sa vie. Cette carte, qui par le biais de formules rituelles dessine les altérations d’une famille progressivement virtuelle sur le plan des échanges interpersonnels réels, réaffirme la pérennité du retour en tant qu’horizon théorique de possibilité (ou bien comme phantasme sur le plan psychanalytique) aussi bien pour le migrant que pour sa famille d’origine. En même temps, la méticuleuse description de lieux, personnes et familles faite par ses parents peut être lue comme un énorme effort pour réduire les ruptures abruptes que  l’émigration introduit irrémédiablement dans le passé prémigratoire.

 

«Cherhez la femme» : la rupture impossible

 

Peut-être à cause du rôle octroyé à la femme dans sa famille d’origine ou de son passé de soeur sous tutelle pendant son séjour en Argentine, Joséphine exprime plus clairement l’anxiété constante produite par l’émigration/mort et l’éffort d’écriture pour minimiser  ses effets les plus douloureux . Ainsi, tout  en dépassant le rituel de la formule pour la remplir d’un contenu vital, elle en explicite son sens le plus profond: “Je métonne beaucoup de ton cilense de voir que tu ne me répont pas (...) soit assait bon de vouloir me faiere reponse pour savoir si tu es envie ou mort”, “aie la bonté de vouloir bien me répondre pour clamer mes inquietudes”[36]. 

 

Nous devons aussi à sa plume les phrases qui représentent le mieux cette troisième interprétation (c’ést à dire, les lettres vues comme un ensemble généalogique en miettes qui a la fonction de ré-actualiser symboliquement la famille et l’espace social d’origine) et la clôture de cette histoire de rupture impossible. Ainsi, en 1910 et 1911 –année où, comme nous l’avons vu, la communication épistolaire s’arrête complètement- elle envoie à Léon deux cartes postales avec des photographies emblématiques de Saint Plancard: “tu reconnaitra je suponse la capital de Saint Plancard c’est toujour la même mairie ou se sont marier nos parents”,  “voila l’église ou nous avons été tous baptiser, ou notre mère c’est marier et ou tous nos ancestres ont été enterrer c’est du moins toujour le même clocher qui te rappelera de doux souvenir d’enfance car toi tu n’oubli rien”[37]. Nous ne pourrons jamais savoir quelles choses de son passé Léon voulut ou put oublier, mais il n’y a aucun doute que les lettres de sa famille arrivèrent, comme un casse-tête généalogique par livraisons, pour les lui rappeler.

 

 

Une digression essentielle: Gregorio, Léon et l’invasion du passé

 

Au moment d’écrire ce texte, Gregorio, mon père, immigrant galicien arrivé en Argentine après la Guerre Civile Espagnole, eut un grave problème de santé, 20 ans après la mort de ma mère, originaire elle aussi de la même localité en Galice. La lecture des lettres reçues par Léon me rappela les lettres de ma famille, lettres qui reproduisent, point par point, le modèle populaire des émigrants du XIXe siècle. Je me souviens aussi que quand j’étais enfant je devais trouver les lettres avant ma mère pour savoir s’il y avait de mauvaises nouvelles. La lecture de la formule initielle étais toujours la clé attendue pour connaître, d’un seul coup, le reste de la lettre. Dans ces cas, mon père et moi attendions le meilleur moment pour lui lire, à haute voix, qu’une pièce de sa généalogie était perdue pour toujours. Une généalogie que, plusieurs années plus tard, j’ai pu remplir de contenus et d’interactions personnelles effectives et que prend maintenant une nouvelle forme.

 

Comme Léon, Gregorio connut aussi une migration de rupture en restant à Tandil. Comme mon père, peut être Léon passa aussi ses dernières années à regarder à l’intérieur de lui-même (et non pas vers un temps déjà éloigné car le passé des personnes agées est une sorte de présent continu),  à se souvenir de la carte et des visages de sa localité d’origine, et à compter quelles étaient les personnes qui y restaient.  Dans ce sens particulier du temps, la proximité de la mort et la disparition de tout futur possible produit une invasion  du passé dans le présente (la surabondance de souvenirs et la fatigue vitale dont nous parle Jankélévitch, 1994), aspect philosophique de la mort qui octroie une importance capitale à l’âge à la migration –25 ans pour Léon, 29 pour Gregorio- et au temps de socialisation vécu dans la communauté d’origine.

 

Le récit précédent ne prouve rien en particulier, sauf la nécessité de l’auteur de justifier l’optique de cette troisième lecture viventielle et plutôt psychanalytique qui ne veut  pas s’inscrire dans l’objectivité opérationnelle du langage démographique de ses travaux antérieurs.

 

Mon père mourut en octobre 2004. Plusieures messes et un enterrement symbolique furent célébrées à Santa María de Rua, en Galice, par ses frères et soeurs, ce que –selon eux- c’étais normal car « il  avais vécu à Rua et sa famille continuait encore à y vivre »[38], phrase qui témoigne –en même temps- le sens profond de l’émigration comme une rupture impossible pour tous ceux qui sont restés au village d’origine. 

 

Léon Ibos mourut en 1924. Quelques personnes se souviennent encore, vaguement, d’un “pont de Léon” déjà disparu –peut être la meilleure métaphore de sa vie d’immigrant-, bâti de ses mains, dans les terres qui furent les siennes, pour traverser une rivière qui n’existe plus.

 

 

Conclusions: les ponts invisibles

 

Les deux dernières lectures que nous venons d’esquisser nous ont permis de complexifier, dans plusieurs sens décisifs, l’image initielle de Léon Phillipe fournie par les approches statistiques et macro-structurelles classiques. Cela fut possible grâce aux riches renseignements contenus dans les lettres, document personnel de premier ordre pour la reconstruction biographique et prosopographique et pour pouvoir accéder au monde individuel des immigrants, à ses réseaux  familiaux et éthniques et à  ses expériences vitales.

 

Dans ce passage,  tous les changements interprétatifs produits par la réduction de l’échelle d’analyse -opération sans doute inhérente au travail avec des lettres- peuvent être lus à partir d’un dénominateur commun: la disparition progressive des présuppositions théoriques « rupturistes » qui véhiculent  les reconstructions statistiques, ou –symétriquement-  l’ émergence des formes de continuité entre le passé prémigratoire et la société d’arrivée. Il faut signaler que ce changement est en partie le produit de l’accroissement –certainement essentielle- des renseignements fournis par les « nouvelles » des lettres, mais surtout la résultante d’une transformation de la matrice intélectuelle de base qui, sans écarter les éléments catégoriels et structurels classiques, permet l’incorporation d’une optique rélationnelle (Mitchell, 1969).

 

D’un autre coté, l’incorporation du monde du vécu et du tissu de réseaux sociaux des migrants démontre que les lettres ont une importance capitale pour approfondir les interprétations classiques et pour percevoir les processus de conformation d’identités des migrants. Ainsi, nous avons pu constater que la migration de rupture réalisée par Léon (migration sans retour; mariage exogamique; stabilité spatiale dans le lieu d’arrivée; prédominance de stratégies individuelles, non intéressées dans la préservation de la famille d’origine) fut  accompagnée de deux types de  mecanismes orientés à l’établissements de ponts invissibles avec le pays de origine.

 

En premier lieu, la communication –plus ou moins constante- avec son espace social prémigratoire, aspect que nous a permis de caractériser les lettres comme un élément clé des chaînes migratoires effectivement réalisées (les cas de Joséphine et de Bautiste Dulon) ou simplement projetées (l’essaie de migration des parents  de Léon de la décenie de 1890). Comme nous l’avons vu, ces réseaux montrent que l’information n’est pas un bien gratuit et disponible pour tous, comme le postulent implicitement les théories néoclassiques des migrations car, bien au contraire, elle se présente comme une conséquence du capital social et relationnel du migrant, c’est à dire comme un bien rare et qui a donc un coût d’accès. Pour cette raison l’information contenue dans les lettres fut un puissant facteur d’attraction de l’émigration de cette période et constitue un élément  indispensable pour comprendre les causes du départ.

 

En second terme, la conformation d’un tissu rélationnel à caractère éthnique -soit avec des émigrants du même origine micro-régionale (réseaux prémigratoires), soit avec ceux d’autres régions du sud de la France (réseaux post-migratoires)- fut décissif pour l’émergence et forteresse des institutions éthniques comme la Société Sadi Carnot dans laquelle Léon participa activement. Il faut tenir compte que ce tissu de rélations avec le pays d’origine inclut aussi d’autres types d’échanges (livres, journaux, etc.) à partir desquels Léon continua à se sentir membre  d’une communauté imaginée et d’une ethnicité française différente de son expérience prémigratoire.

 

Au niveau culturel, nous avons pu montrer la continuité de certains aspects anthropologiques comme les rôles familiaux  octroyés au fils en l’absence du père; la perdurabilité d’un système d’autorité paternelle, dont la force semble ne pas s’affaiblir malgré la distance ; et l’importance du retour comme horizon final des stratégies migratoires.

 

L’analyse d’ensemble des formes de continuité et de rupture permet conclure que l’histoire de Léon –comme celle des autres migrants qui ne rentrèrent jamais – peut être lue comme une évolution complexe, quoique pas nécessairement conflictuelle, entre les groupes d’appartenance et de référence. En effet, le groupe d’appartenance prémigratoire (la famille ou, dans un sens plus large, la communauté villageoise) devient à partir de la migration un groupe de référence, dont l’intensité –quoique décroissante - ne disparaîtra pas par complet au cours de la vie de Léon,  processus favorisé par les attentes (soit réelles, soit inconcients) de retour, aussi bien des émigrants que des personnes qui sont restés au pays d’origine.

 

Finalement, la troisième histoire de Léon, fondée sur la correspondance migratoire en tant que genre d’écriture, nous a permis de postuler l’ hypothèse  exploratoire selon laquelle le rituel des lettres peut être envisagé comme faisant partie d’une généalogie en construction, aspect qui ne devient évident qu’à partir de la lecture sérielle de l’ensemble des correspondances. En tenant compte de l’association psychologique existante entre émigration et mort, nous avons postulé en premier terme que les formules rituelles des lettres (en particulier celles du début)  constituent un enjeu essentiel de leurs contenus car elles synthétisent –tout en effaçant son aspect dramatique– la principale incertitude du récepteur : la continuité de la vie de l’émetteur.

 

Le caractère de généalogie fragmentaire  est  aussi répérable dans la actualisation constante (soit par l’écriture, soit par la photographie) des références vitales des membres  du groupe originaire d’appartenance  et des changements visuels dans l’espace social prémigratoire.  Selon cette interprétation, l’ensemble de ces références permit l’actualisation d’une sorte de carte du coeur humain qui continua d’agir comme un espace de référence tout au long de la vie de l’émigrant, spécialement dans le cas des migrations de longue durée ou définitives.  Du point de vue émotionnel, l’impossibilité de l’oubli  des expériences de socialisation dans la société d’origine traduit la rupture impossible avec le monde prémigratoire, notamment quand la proximité de la mort et l’absence de futur hypertrophie jusqu’à son paroxysme l’importance émotionnelle du passé.

 

En synthèse, les lettres nous ont permis de réaliser un saut crucial  aussi bien sur le plan heuristique que sur le plan interprétatif. Dans le premier cas, nous avons pu multiplier les renseignements fournies par les sources classiques de l’histoire des migrations (notamment les listes nominatives comme les recensements et les actes d’état civil). Les considérations réalisées sur l’origine micro-régionale; l’appartenance aux réseaux sociaux ; les conditions socio-économiques du pays de départ; les flux d’information, d’aide matérielle et des valeurs familiaux, pour ne citer que les exemples les plus importants ainsi l’en témoignent. Sur le plan interprétatif, la correspondance des migrants possibilite de mettre en valeur un héritage immatériel et symbolique fortement éloigné de l’image ex nihilo et “déracinée”, caractéristique des modèles structurels et statistiques classiques.

 

Il serait tentateur de conclure ces lignes en se posant la question de quelle des trois histoires raccontées ici est la plus proche de la réalité. Question sans doute trompeuse car chacune d’elles reflèt une image, en même temps vraie et partielle, de la trajectoire vitale de Léon: la rupture profonde au niveau des conduites effectives, l’existence des fortes continuités culturelles et rélationnelles avec l’ espace social prémigratoire, la rupture impossible avec le passé du point de vue émotionnel et psychologique. Paradoxallement, c’est cette complexité insaisissable du niveau micro ce qui fait de l’histoire de Léon un cas représentatif d’un univers historique de possibilités et de contraintes incommensurablement plus large que la fugacité déchirante de ses traces imprécises dans les sources.

 

 

 

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[1] Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Tecnológicas (CONICET), Instituto de Estudios Históricos y Sociales de l’ Universidad Nacional del Centro de la Provincia de Buenos Aires, Tandil.

[2]  Il n’y a pas pour le cas argentin d’ouvrages équivalents aux travaux classiques de Thomas et Znaniecki (1918), Erikson (1972), Franzina (1979), Stilling et Olsen (1985), et Baily et Ramella (1988). Quelques exceptions sur la correspondance des français en Argentine se trouvent dans Pereira et Lahitte (1959) et  Macchi (1980). Les références obligées pour l’Hexagone sont les travaux de Maire (1992), sur les migrants alsaciens et lorrains aux Etats-Unis, et l’excellente compilation de lettres de béarnais émigrés en Amérique du Sud, faite par Bruneton-Governatori et Staes (1996).

[3] Pour une analyse micro-démographique de la présence française à Tandil, ville située à 370 kms au sud-ouest de Buenos Aires, voir Otero (1993). Une vision d’ensemble sur l’immigration française en Argentine est présentée chez  Otero (1999).

[4] Je veux remercier  Viviana Murno, pour m’avoir facilité l’accès à la correspondance de son bisaïeul Léon Ibos et pour avoir répondu gentiment à mes questions; et Thomas Dassance par avoir corrigé mon français. Je n’utiliserai pas ici les lettres publiées par M. Boyer, agent du gouvernement argentin à Paris (République Argentine, 1875-76). Même si celles-ci ne semblent pas être fausses, la sélection réalisée par M. Boyer leur octroie une vision optimiste et propagandiste très marquée.

[5] III Censo Nacional (1916,  X: 474).

[6] Fiches de famille MF selon la terminologie de Louis Henry.

[7] Lettre de Jean (1-6-1893). Les citations des lettres respectent l’orthographe, l’accentuation, l’usage des majuscules et des minuscules et la ponctuation (à vrai dire, son absence presque totale) des textes originaux.  Les crochets vides indiquent un mot ou une expression illisible. Sauf indication contraire, toutes les lettres ici mentionnées furent adressées à Léon Phillipe Ibos.

[8] Lettre de Joséphine (24-11-1888).

[9] Pour une analyse plus approfondie ce ce concept clé dans les études migratoires argentines, voir Morel (1972).

[10] Lettres de Baptiste Dulon  (2-11-1881,  14-3-1882).

[11] En effet, la corrélation entre ces deux variables pour le cas argentin (période 1895-1914) atteint une valeur très significative (indice de Pearson de  0,83).

[12] Lettres de Jean (sans date, 22-10-1897).

[13] Pour une analyse typologique de la relation entre migration et stratégies familiales, voir Papy (1995).

[14] Lettre de Jean  (24-10-1891).

[15] Lettre de Joséphine (14-4-1888).

[16] Lettre de Joséphine (23-9-1888).

[17] Lettre de Joséphine (8-2-1889).

[18] Lettre de Joséphine (31-12-1888).

[19] Une excellente description –sans doute plus proche du cas limite que du cas modal – du pouvoir paternel sur le choix  du conjoint des filles est fournie par l’autobiographie de l’immigrante aveyronnaise Anais Vialá, reéditée et commentée par Di Liscia et Lassalle (2002).

[20] Lettre de Jean et Phillipine (23-4-1890).

[21] Lettre de Léon Lanoué  (Bourgés, Département de Cher, 11-12-1907).

[22] Par exemple, le paragraphe suivant: “Monsieur Brondes Luis est toujours à Béziers il sait avoir l’idée de se retirer au pays, il vient s’élever une assez forte cave de vin en gros et il  a fait arrivé tout d’un coup 120 hectolitres de vins” (Lettre de Jean, 1-06-1893).

[23] Lettre de Mélanie  (sans date) .

[24] Lettre de Jean et Phillipine (22-8-1897).

[25] Lettre de Jean (24-10-1891).

[26] Lettres de Jean (1-06-1893, s/d.).

[27] Lettre de Jean (13-10-1897)

[28] Léon voyagea seul et resta en France du 25 juin au 20 septembre 1910, en visitant sa mère à Paris,  sa soeur Mélanie à Toulouse et d’autres localités du sud-ouest. Les dates du voyage furent obtenues par une inscription en espagnol, faite par Léon lui-même sur un menu du paquebot Amazone,  et par une carte postale, rédigée à Toulouse  (14-09-1910) et jamais envoyée à son destinataire.

[29] Lettre de Joséphine  (24-11-1888).

[30] Parmi ces lectures, on trouve les 16 tomes de la seconde édition du Dictionnaire de conversation et de la lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous (sous la direction de W. Duckeh, Paris, Librairie de Fermin Didot Frères, 1872) et une longue série des Almanach Hachette. Petite encyclopédie populaire.

[31] Merton (1984: 364) établit deux types de groupes de référence: le “type normatif”, qui fixe les normes pour l’individu, et le “type de comparaison”, qui fournit une structure de comparaison en rapport avec laquelle l’individu fixe la valorisation de soi-même et des autres. Quoique Merton lui-même signale la difficulté de séparer analytiquement les deux dimensions, on peut formuler l’hypothèse selon laquelle la famille d’origine appartiendrait (surtout mais pas exclusivement) au deuxième type, tandis que les nouveaux groupes de référence  de la société locale agiraient  (surtout mais pas exclusivement) dans le premier sens, notamment si l’on tient compte que les contextes historiques de forte mobilité sociale –comme l’Argentine de la seconde moitié du XIXe siècle-  “favorisent  l’orientation (...) vers des groupes auxquels on n’appartient pas comme groupes de référence” (1984: 387).

[32] Lettre de Jean (24-10-1891).

[33] On peut ajouter ici d’autres interprétations complémentaires concernant les lettres comme celles de "visite au pays" (Bruneton-Governatori et Soust, 1997) et celle d’"hommage a la familia" (Thomas et Znaniecki, 1918). Bien entendu, la formule a un autre avantage évident, celle de faciliter la rédaction aux individus peu familiarisés avec l’écriture.

[34] En particulier, Grimberg et Grimberg (1984), qui analysent  aussi les formes plus habituelles du “traumatisme migratoire” et  des  “anxiétés confusionnelles”  produites par l’association entre mort et émigration.

[35] La personne qui copia sur  un cahier les lettres de Jean et Joseph Bahurlet de Lasseube (1886-1915, inclues dans Bruneton-Governatori et Staes, 1996:  81-136)  comprit à la perfection le caractère sériel et généalogique de la correspondance, car elle inclut aussi “des mentions de décès de divers membres de la famille” et “quelques notes de nature historique” (1996: 137). L’étroite relation existante entre correspondance et généalogie est repérable aussi à partir du problème, essentiel pour l’historien, du sort différentiel connu par les lettres des émigrants. Comme le suggère l’entretien avec Viviana, l’arrière petite fille de Léon, la conservation des lettres renvoie invariablement à l’intêret généalogique des descendants.  En ce sens, les lettres ont un intêret heuristique complémentaire car elles nous illustrent sur la vie et la mentalité des migrants mais aussi de leur descendants, considérés alors comme un objet d’étude valable par lui-même et non pas comme de simples transmetteurs de documents.

[36]  Lettres de Joséphine  à Léon Ibos (23-9-1888, 10-02-1889).

[37]  Cartes postales de Joséphine à Léon Ibos (11-06-1910, 19-02-1911).

[38]  On ne peut pas s’éviter de réflechir que la fugacité des dialogues par  téléphone et par le courrier éléctronique –cette forme nouvelle de l’oralité- rendra à cet égard plus difficile, voire impossible, le travail de l’historien du futur.


publié avec l'autorisation de l'auteur

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