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Le parcours du combattant de Rolo Diez

Par larouge • Diez Rolo • Mardi 23/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 654 fois • Version imprimable

Le parcours du combattant de Rolo Diez
APPARU avec éclat en France avec "Vladimir Illitch et les uniformes", l’Argentin récidive pour la cinquième fois dans "Lune d’écarlate". De passage à Paris, l’occasion s’est présentée de retracer son parcours, jusqu’à l’exil mexicain d’aujourd’hui.
Votre roman, "Vladimir Illitch et les uniformes", retrace votre expérience des années de dictature en Argentine. Comment votre enfance et votre jeunesse se sont-elles passées ?.
Je suis né dans un petit village d’Argentine, General Viamonte. Je suis un lecteur assidu depuis l’enfance. La maison était remplie de livres. Je lisais des contes de fées, du fantastique, avant de passer à Salgari, Dumas. J’ai vécu là une des deux époques déterminantes de ma vie.
Mes parents y ont créé la première école secondaire (équivalent du collège et lycée français (NDLR). Ensuite, mon père part à Buenos Aires travailler dans l’assurance tandis que ma mère devient la figure locale apostolique de l’éducation. Elle est pour moi un personnage inoubliable tandis que mon père est une figure absente. Sans jamais avoir milité, elle a eu des inclinations pour la justice et les droits de l’homme. Elle était ce qu’il est convenu d’appeler une humaniste. A vingt ans, je suis parti à Buenos Aires, j’ai étudié le droit, un peu, avant de passer à la psychologie, puis au cinéma. Je me suis marié et j’ai eu un enfant. Là commence mon histoire politique.
Comment caractériseriez-vous cette période ?
Durant ce demi-siècle, les gouvernements démocratiques sont tous tombés par des coups d’Etat préparant une dictature militaire. Cela s’est produit de 1966 à 1973. En cette fin d’années soixante, ce qui se passe ailleurs dans le monde a un grand retentissement : la défaite américaine au Vietnam, mai 68 en France, la révolution cubaine depuis un dizaine d’années qui tend à devenir un modèle à reprendre. Les Tupamaros, en Uruguay, exercent une certaine influence par le côté brillant de leurs opérations.
Pour beaucoup de jeunes de l’époque, le monde semblait en marche vers le socialisme. Ce courant, très fort à l’époque, est exacerbé par la dictature. Apparaissent alors les premières organisations de lutte armée. Membre de l’une d’entre elles, j’ai été capturé et suis resté en prison jusqu’au 25 mai 1973, date d’une amnistie générale, les péronistes ayant gagné les élections. Je milite alors dans une organisation d’extrême gauche marxiste, le PRT-ERP (Parti révolutionnaire des travailleurs - armée révolutionnaire des travailleurs). Le nouveau gouvernement connaît six mois de processus démocratique, mais dès la fin 1973 apparaît un terrorisme d’Etat, sous la forme d’une organisation clandestine, l’Alliance anticommuniste argentine. Par une sinistre blague de la réalité, les "3A" sont manipulés directement par le "ministère du bien-être social", à la tête duquel se trouve le ministre Lopez-Rega. A la mort de Peron, en 1974, cet homme devient une espèce de Raspoutine local auprès d’Isabelle Peron, la nouvelle présidente. S’ensuivent deux années chaotiques au cours desquelles l’Alliance anticommuniste argentine multiplie les assassinats non seulement de militants politiques mais tout simplement de progressistes, tandis que la corruption s’accroît. Deux organisations prennent alors du poids : les Monteneros peronistas et l’ERP-PRT.
En 1976, advient la dernière dictature militaire qui élabore et exécute un plan d’extermination des organisations de gauche. En fait, ils veulent en finir avec tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la lutte sociale. Les organisations de défense des droits de l’homme estiment à trente mille le nombre de disparus dans ce bain de sang. En 1977, le massacre est tel que la plupart des organisations révolutionnaires et de combat sont décimées.
J’ai une soeur disparue à l’âge de dix-huit ans, une autre soeur qui sera emprisonnée sept années durant. Ma mère a échappé à des tentatives d’assassinat. J’ai sans arrêt ces tueurs aux trousses, mais je parviens à me cacher. C’est à ce moment-là que j’ai quitté l’Argentine.
Comment le passage à l’écriture s’est-il opéré ?
Jusqu’à mon arrivée au Mexique, après trois ans en Europe à vivre de petits boulots, l’écrivain en moi n’est pas né. Pour subsister, je me suis retrouvé à exercer différents métiers ayant trait à l’écriture : scénariste de bandes dessinées, puis de productions télévisuelles. Petit à petit, l’idée germe d’écrire un livre, par besoin de relater ces dix dernières années de ma vie en Argentine. Ce premier roman s’intitule "les Companeros", mais il est très politique dans sa forme. Le romanesque masque à peine le témoignage. C’est là, en 1983, que je sais vouloir continuer d’écrire. Et je m’y tiens.
Dans mon deuxième livre, "Vladimir Illitch contre les uniformes" (premier ouvrage de Rolo Diez traduit en français dans la collection Noire de Gallimard (NDLR), je reprends les mêmes décors, les mêmes personnages et la même histoire que dans "les Companeros", mais cette fois dans une forme complètement romanesque. Ensuite, dans "le Pas du tigre" (idem NDLR), j’introduis une nouveauté : si une partie de l’histoire est Argentine, une autre se déroule au Mexique. Dès lors je deviens un écrivain "argen-mex" mot forgé par les exilés argentins. Dans mon cas, il signifie que, vivant dans deux pays dont les modes d’existence m’intéressent, je commence à participer de deux cultures. Mes romans ensuite oscillent entre ces deux axes géographiques.
Dans "Lune d’écarlate", un ancien combattant espagnol de la guerre civile évoque sa vie et constate que "nous avons perdu la bataille du XXe siècle". Le pensez-vous aussi ?
Sans aucun doute. Nous avons perdu la bataille du XXe siècle. Mais tout n’est pas perdu. Ce personnage est celui qui exprime le plus fortement ce sentiment, au travers de ce qu’il a connu dans son propre pays et, par ses références à l’Union soviétique, la défaite du "grand socialisme réel" dans le monde entier. Le point de vue dominant est que le socialisme c’est fini, le capitalisme a triomphé. Pour qui a perdu, il ne reste plus aucun espace à l’utopie. Son interlocuteur, le boulanger, est un homme qui, lui, a été perdant toute sa vie durant. Il n’a jamais réalisé aucune entreprise d’envergure et par cette rencontre avec l’Espagnol, il trouve sa voie : avoir raison comme lui ou se tromper avec ces héros du Salvador qui perpétuent l’utopie. Et on le tue. Mais il a trouvé son destin.
Après tant d’années et devant ce constat, que pensez-vous désormais de la lutte armée ?
La misère est telle en Amérique latine que les écarts sociaux sont de véritables abîmes. Le néolibéralisme, le capitalisme sauvage y ont des effets beaucoup plus forts qu’ailleurs. Il n’existe pas de voie pour une issue pacifique. Face à cette question de la défaite, il n’en demeure pas moins que cette vie est tellement anormale qu’on ne peut penser qu’elle perdure indéfiniment.
Quant aux formes d’action, il faut en trouver d’autres, qui puissent déboucher sur du durable. Je crois que l’expérience de la lutte armée a été très douloureuse pour les populations, qui ont souffert du terrorisme d’Etat et des dictatures. Il existe une sorte de consensus pour ne pas voir se renouveler ces situations. En ce sens-là, de trouver des moyens politiques d’apporter plus de démocratie dans la vie courante et de parvenir à réduire ces déséquilibres sociaux, l’expérience des zapatistes me paraît intéressante. Bien qu’ils semblent être un groupe armé, l’essentiel de leurs activités est d’ordre politique. C’est la raison pour laquelle ils ont éveillé tant de sympathie au Mexique et au-delà dans le monde entier. Les Tupamaros, non.
Pourquoi avez-vous choisi, dans votre roman, de travailler la représentation du néolibéralisme planétaire dans cette tension entre ses apparences séduisantes Ä l’imagerie des revues à l’eau de rose et ses effets dans le quotidien de Mexico ?
Le néolibéralisme essaye d’offrir une image "glamour" de ce qu’il est. "Lune d’écarlate" dépeint sa face sordide. J’ai pris la ville de Mexico parce qu’elle fournit un modèle très utile à ce type de description. Mégapole de vingt millions d’habitants, elle concentre toute la vie du Mexique. Pauvreté galopante, chômage accru se conjuguent à une délinquance proportionnelle. La corruption du gouvernement et des prétendues instances sécuritaires et de leurs forces de police est ce qui illustre le mieux la sauvagerie croissante du quotidien. L’influence des narcotrafiquants est de plus en plus présente aussi bien dans l’économie qu’au sein des institutions et de la police. Tout cela engendre un type de gouvernement mafieux. Et à cause de la crise économique, les possibilités d’améliorations sont de plus en plus infimes. D’où la trajectoire du jeune Julio Caesar (un des deux personnages principaux du roman (NDLR) qui, de la délinquance de rue, passe à celle des mafieux, parce que la seule voie qui lui soit offerte est celle-là. Il cherche la meilleure place en enfer, il peut y aspirer, mais n’en sortira jamais.
Entretien réalisé par M. G.
avec l’aide d’Isabelle Gugnon pour la traduction
www.humanite.presse.fr

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