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Jorge Luis Borges le patriarche

Par larouge • Borges Jorge Luis • Vendredi 19/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 919 fois • Version imprimable

Jorge Luis Borges (1899-1986)
C'est le patriarche des lettres sud-américaines, un monument de la littérature mondiale (« avec Kafka, Proust et Joyce, l’un des plus grands écrivains du siècle », écrira, à sa mort, son compatriote Hector Bianciotti) et, s'il n'a pas été couronné par le Nobel, on s'en console aisément en songeant que le jury suédois aurait couronné un écrivain comme il en existe beaucoup, alors que Borges est l'une des rares incarnations contemporaines du très grand écrivain. Une œuvre immense et dense, une pensée, une culture universelle et une personnalité fascinante et déroutante, l'ont souvent fait comparer à Homère ou à Voltaire. Mais on ne pouvait l'enfermer dans ces références, si prestigieuses fussent-elles. Il était Borges, avant tout et en fin de compte. Il le disait lui-même avec ce mélange d'humour et d'humilité qui est l'apanage des plus grands : « Le monde, malheureusement est réel ; moi, malheureusement, je suis Borges. » Et d'expliquer dans un texte d'El Hacedor, plaisamment intitulé « Borges et moi » :
« Je dois rester en Borges, non pas en moi (dans la mesure où je suis quelqu’un), mais je me reconnais moins dans ses livres que dans beaucoup d’autres ou dans la plainte laborieuse d’une guitare. Il y a longtemps, j’ai tenté de me libérer de lui et je suis passé des mythologies des faubourgs aux jeux avec le temps et l’infini, mais ces jeux appartiennent à Borges, désormais, et je devrai imaginer d’autres choses. Ainsi ma vie est une fuite ; j’y perds tout ; tout est à l’oubli, ou à l’autre. Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page. »
Il publia, comme Asturias, son premier ouvrage à 24 ans : Ferveur de Buenos Aires(1923). Un coup d’essai bientôt suivi de quelques coups de maîtres, qui l’imposeront vite comme l’écrivain le plus complet, le plus riche et le plus inattendu du monde latino-américain : « Borges vaut le voyage », assurait déjà Drieu la Rochelle dans les années 1930. En témoignaient alors Enquêtes (1925), Histoire universelle de l’infamie (1935), Histoire de l’éternité (1936), qui seront suivis de deux maîtres livres : Fictions (1944) et L’Aleph (1949). Recueil de dix-sept nouvelles d’inspiration largement fantastique, L’Aleph illustre la philosophie personnelle de Borges : la première lettre de l’alphabet hébreu symbolise en effet l’unité, définie par Borges comme « le lieu où se trouvent tous les lieux du globe vus de n’importe quel angle ».
Déjà, dans la géniale fiction intitulée « La bibliothèque de Babel », contenue dans le recueil Fictions, il imaginait une bibliothèque idéale, infinie, contenant tous les livres possibles et leurs variantes, où des hommes en proie à une profonde angoisse cherchaient ce qu’il appelait « le Livre des livres », qui répondrait à toutes les questions. En 1955, à la chute de Peron, il sera nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos-Aires, poste auquel une vue de plus en plus mauvaise, suivie d’une cécité à peu près totale, le contraindra à renoncer. Comme il ne pouvait plus écrire, il composa désormais ses œuvres dans sa mémoire avant de les dicter – à sa mère d’abord, puis à ses visiteurs, à Maria Kodama, enfin, une ancienne élève qu’il finira par épouser.
Contrairement à la plupart des auteurs latino-américains, Borges n’a cessé garder ses distances avec la politique : « Pour lui, se souvient Alberto Manguel, qui fut son lecteur, la politique était la chose la plus mesquine du monde et la littérature le meilleur remède aux dictatures. » (L’Express, 3 avril 2003) En 1975, dans une interview accordée au Figaro littéraire, il confiait qu’il aurait aimé écrire « une page inoubliable » : « J’aimerais me consacrer encore à la littérature parce qu’elle me semble avoir épuisé toutes les erreurs que peut commettre un écrivain et je crois que c’est la seule manière de parvenir à l’écriture. »
Modeste jusqu’au bout, il assurait alors qu’il n’avait pas atteint de certitude – tout au plus avait-il évité certaines erreurs. C’est sans doute ce qui l’incitait à penser qu’il n’avait jamais fait, toute sa vie, que « dénicher quelque part » trois ou quatre histoires, s’efforçant de les raconter de son mieux, avec quelques variations, fidèle en cela à l’enseignement de son maître et ami, l’avocat Macedonio Fernandez, qui professait : « J’ai toujours les mêmes idées, je ne peux rien perdre, je suis tellement pauvre. » Quelques histoires, quelques idées, qui ont tout de même nourri une œuvre extraordinairement abondante, qui a commencé d’être rééditée dans la collection de la Pléiade, sous la direction de Jean-Pierre Bernès (le premier volume a paru en 1993, le second volume date de 1999).
Le 12 janvier 1983, à l’invitation du président Mitterrand, il donnera au Collège de France une leçon sur « la création poétique ». Il fut, comme il se doit, éblouissant, fascinant un auditoire nombreux où l’on remarquait, parmi beaucoup d’autres, Raymond Aron, Cioran et Michaux; sans oublier l’inévitable BHL, qui lui trouva « un côté vieux dandy, facétieux et sublime, faussaire génial et mystificateur méthodique » (Le Point, 28 mai 1999). Ce jour-là, Borges annonça que, quoique vieux et aveugle, il continuerait d’écrire des livres : « Je ne peux pas, tout à coup, être quelqu’un d’autre, expliqua-t-il. Je pense avoir encore de nouveaux rêves. »
Il lui restait un peu plus de trois ans à vivre. Parurent durant cette dernière période : Les Nouveaux contes de Bustos Domecq (en collaboration avec Bioy Casares), La Rose profonde (un recueil de poèmes), La Monnaie de fer et Histoire de la nuit. Dans l’essai qu’il lui a récemment consacré sous le titre Borges, une restitution du monde (Le Mercure de France), le romancier François Taillandier note : « Borges relève et gagne le pari d’harmoniser une étonnante proximité avec l’homme de ce temps et le maintien le plus délicieusement civilisé des mœurs intellectuelles de l’humanisme classique. »
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http://www.karimbitar.org/


sur Borges

Chronique[s] Presse


Le Temps
Quatre fils d'Ariane à l'intérieur des labyrinthes borgésiens
Argentine. Une nouvelle inédite commentée, des entretiens, le livre de souvenirs d'un de ses lecteurs, un essai littéraire: le laboratoire de l'œuvre de Borges continue à produire des interprétations. 
Isabelle Rüf , Samedi 12 Avril 2003
«Je ne veux pas mourir dans une langue que je ne comprends pas», disait Borges. Parmi les villes qu'il considérait comme siennes – Montevideo, Nara, Austin, Buenos Aires et Genève – il a choisi cette dernière pour finir sa longue vie, en 1986. Elle vient de le remercier en lui offrant une rue dans le quartier de Saint-Jean. Mais pour l'Argentin, l'essentiel de la réalité se trouvait dans le dialogue ininterrompu avec les livres à travers les idiomes, le temps et les cultures. Ce ne sont pas moins de quatre ouvrages récents qui viennent le rappeler: une nouvelle inédite en français, un volume de dialogues enregistrés pour la radio, les souvenirs d'un de ses lecteurs et une étude. La Sœur d'Eloísa (La Hermana de Eloísa) fait partie d'un recueil paru en 1955, comprenant deux nouvelles de Borges, deux de Luisa Mercedes Levinson, inconnue en Europe, et celle-ci, qu'ils cosignèrent. C'est une histoire assez anodine d'amour manqué et d'ambitions déjouées mais derrière laquelle le traducteur, dans une postface, voit se dessiner, sur le mode ironique, le grand thème du Minotaure et du labyrinthe, un texte à décrypter comme un palimpseste. Dans les années 80, Osvaldo Ferrari a enregistré des heures de dialogues avec Borges pour la radio argentine. Les Editions Zoé en ont publié deux volumes. Ces Retrouvailles (Reencuentros), qui datent de 1984, forment le dernier. En prologue, le poète aveugle fait l'éloge du dialogue, cette invention grecque, «la meilleure chose que l'histoire universelle enregistra». La cécité progressive de l'écrivain, les fantasmes qu'elle engendre, les rapports qu'elle entretient avec la mémoire sont au cœur du premier de ces «nouveaux dialogues». Puis son interlocuteur lance un nom, en général d'écrivain, et Borges part dans des digressions brillantes. Dans ces exercices d'admiration, outre Stevenson, l'ami Bioy Casares, l'Irlandais Yeats, Walt Whitman, on trouve aussi un hommage à Jésus, «l'homme le plus extraordinaire dont l'histoire se souvienne». Mais ni Joyce ni Wilde n'échappent à l'esprit critique de l'auteur du Livre de sable. Parfois, c'est sa propre œuvre qu'il commente ou ses positions éthiques et politiques, avec distance, humour et brio. Trente ans auparavant, un étudiant de
16 ans entra dans «l'ensemble important de ceux qui ont fait la lecture à Borges». Aujourd'hui, Alberto Manguel se souvient de ces séances dans le petit appartement où l'écrivain vivait avec sa mère et la bonne Fanny. Sa carrière a certainement été marquée par une rencontre dont il ne mesura pas immédiatement l'importance, même si le directeur de la Bibliothèque nationale était déjà un auteur reconnu, étudié dans les écoles. Manguel est en tout cas devenu l'auteur d'une Histoire de la lecture qui l'a rendu célèbre. Devenu citoyen canadien, c'est en anglais qu'il a choisi de raconter sa vie Avec Borges (With Borges) dans un essai délicieux qui mêle souvenirs et réflexions. Les visites chez Bioy Casares et Silvina Ocampo, où l'étudiant timide accompagnait le maître, les scènes de la vie quotidienne rendent très proche cette figure trop mythifiée, en la dépouillant du folklore de Buenos Aires – tangos et mauvais garçons – ou des vertiges d'érudition où on l'enferme trop souvent. Borges, calfeutré dans son salon, le regard levé dans le vide, sourire aux lèvres; décourageant un intrus ou dictant un poème qu'il se fait relire jusqu'à en être satisfait, enfermé dans «son univers entièrement verbal»: «Je suis ému par les petites sagesses qui disparaissent à chaque mort», disait-il: son lecteur en a sauvé de très belles. Le romancier François Taillandier, lui, s'est intéressé à l'œuvre de Borges (plus qu'au personnage) parce qu'elle lui parlait «dans les interrogations du présent et du devenir», et qu'elle invite à «une lecture et une fréquentation poétiques du monde». L'Argentin se disait «un poète mineur de l'hémisphère austral». A partir de cette définition minimale, le critique fait ressortir le caractère universel de l'imaginaire borgésien, enraciné dans la réalité de son pays et puisant aux traditions les plus éloignées. Et souligne le caractère codé de ses fictions dont chaque mot peut présenter un infini de connotations.

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