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extrait de "Tango"

Par larouge • Osorio Elsa • Vendredi 10/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 794 fois • Version imprimable

 
Il n’y a pas de secret que ses jambes ne puissent déchiffrer, avec la main savante de Pascal sur sa taille. Maintenant elle lui demande un voleo, et Ana, les yeux fermés, a une conscience absolue de cette jambe, fine et sensuelle, que dénude la fente de sa robe noire, de ce pied qui tourne en l’air, un instant à peine, avec élégance, pour de nouveau se poser sur le plan cher. Elle ne regarde pas non plus le torse de Pascal, mais elle le sent, là, ferme, sûr, qui la centre, qui lui donne l’équilibre parfait pour assumer, appuyée sur un seul pied, le giro complet qu’il lui a indiqué sur ce rythme. Ah ! Quel plaisir. Quelle bonne surprise d’avoir rencontré au Latina son ami Pascal, le compagnon idéal pour jouir à fond du tango. Une chance qu’elle ait décidé d’y aller, et d’en finir avec cette angoisse absurde. Tout l’après-midi suspendue au téléphone, au courrier électronique, comme s’il n’y avait rien de plus intéressant au monde que d’attendre un appel de ce fiancé toujours si occupé. Le hasard avait voulu que la main d’Ana tombe sur un CD de Piazzola. Dès les premiers accords elle avait senti ce picotement dans les pieds, dans son corps tout entier, qui lui demandait du tango. Une douche rapide et sa robe noire. Elle avait chaussé ses escarpins et mis ses chaussures de danse dans son sac. Seule la danse pouvait la tirer de cet état.
Luis avait trouvé bizarre que Le Latina se trouve au-dessus d’un cinéma. Et maintenant que s’est assise cette fille en robe fendue, avec ces jambes dont il n’a pu détacher les yeux depuis qu’elle est arrivée, il essaye de comparer l’ambiance de ce bal de la rue du Temple avec l’une des milongas de Buenos Aires, mais aucune ne lui paraît correspondre. Ça ressemble plus à une maison qu’à un bal. Comme ils dansent bien, ces Français ! Il n’arrive pas à le croire. Bien qu’il ait précisé à Philippe qu’il n’était pas un grand danseur de tango (ça ne fait que trois ans qu’il danse, depuis qu’il s’est séparé de sa femme), en fait il pensait qu’à Paris il allait en jeter plein la vue, rien que parce qu’il était argentin. Mais après avoir vu le niveau des gens du Latina, il en a un peu rabattu. Et il n’a pas emporté à Paris ses chaussures de tango, il a mis celles qu’il porte pour ses entretiens, au moins elles n’ont pas de semelles de caoutchouc. Comment aurait-il pensé à ces chaussures, quand il a quitté Buenos Aires ! Mais il a trouvé amusant que son nouvel ami l’invite à un bal, comme il dit. Un petit tango à Paris, pourquoi pas ?
Et pourquoi, au sens large, au lieu de se contenter de ficher le camp, comme il se l’était proposé en décidant d’aller à Paris vendre ses documentaires, dernier pari pour arrêter ce toboggan sur lequel il glisse depuis trois ans vers un bac à sable sans sable, pour remonter et se faire mal de nouveau, pourquoi ne pas y croire de nouveau, vivre, créer. Une semaine hors de l’atmosphère oppressante de Buenos Aires et déjà cette brise d’espoir. Bien qu’il n’y ait rien de concret (Philippe lui a donné un contact intéressant, mais rien de sûr), Luis est convaincu que, d’une façon ou d’une autre, il arrivera à faire ce qu’il veut. Ana s’est guérie de son tango noir, cette sorte de fièvre qui l’a saisie pendant des mois, cette impossibilité d’arrêter avant d’obtenir le pivot exact, le voleo raffiné, la cadence parfaite. Maintenant, simplement le plaisir de la musique et la main de Pascal dans son dos qui marque ces ochos en arrière, puis un giro complet, avec planeo.
Ana aimerait qu’un homme la conduise dans la vie comme Pascal dans le tango. Un jour, elle l’a dit à son père, et celui-ci lui a répondu : tu devrais épouser Pascal, alors. Pascal ? a ri Ana. Quelle idée ! Il avait été son professeur à Montrouge, mais il y a longtemps déjà qu’Ana est à son niveau. Nous nous admirons et nous aimons beaucoup danser ensemble, mais rien de plus, papa, a-t-elle expliqué. C’est évident, mais son père ne comprend rien au tango, peut-être parce qu’il est argentin, ou à cause de son histoire avec l’Argentine. Et elle, elle le comprend? Maintenant que le danser a pris une proportion normale dans sa vie, peut-être que oui. Mais combien de fois s’est-elle demandé quel sens pouvait avoir cette course folle dans laquelle elle s’est lancée quand elle a décidé de renoncer aux cours de tango qu’on lui avait proposés à l’université et de prendre d’autres chemins. Son premier prétexte avait été de faire des recherches sur les rôles de l’homme et de la femme en jeu dans le tango d’aujourd’hui. Elle ne pourrait le comprendre sans faire elle-même des incursions dans les différents milieux, le danser lui apporterait d’autres éléments, s’est-elle mentie pendant un temps. Mais ce n’est pas cet essai, qu’en fin de compte elle n’a jamais écrit, qui l’a menée de profes seur en professeur, de cours en pratique, d’un bal à l’autre, l’après-midi, le soir, un salon, un cabaret, une école de danse, un stage * à Toulouse, un autre à New York. Il était si difficile de franchir le rideau qui sépare la pratique des débutants de celle des avancés, mais Ana ne s’arrêterait pas avant de monter dans ce qu’elle avait alors commencé à appeler “la hiérarchie du tango”, avec le grand sourire que cette expression faisait naître en elle, et la conscience de cet acharnement aussi absurde qu’inévitable à vouloir devenir une bonne partenaire des grands, des vrais danseurs de tango.
Il y avait peut-être quelque chose de plus profond qu’elle ne parvenait pas à voir, avait-elle dit un jour à Pascal, avec qui, exceptionnellement, dans cette cataracte de lieux et de gens divers, elle avait pu s’arrêter et parler. Votre père, vos origines, peut-être ? avait aventuré Pascal, sans trop insister (cela lui semblait une préoccupation sans intérêt, il ne s’est jamais posé la question, pour lui la vie est tango). Non, elle était sûre que cela n’avait rien à voir, Ana est née en Argentine, simplement, mais elle ne se souvient pas de ce pays et elle ne l’aime pas, elle est française. Et elle n’a jamais vu ses parents danser le tango.
Alors elle avait eu une idée : elle danserait le tango, un cadeau d’anniversaire original pour son père. Elle avait demandé à Pascal de danser avec elle. Et il lui avait fait ce plaisir, non seulement parce qu’il essayait de la convaincre – inu tilement – d’être sa partenaire dans le spectacle qu’il préparait au Cabaret sauvage, mais parce qu’il était devenu son ami.
Ana voulait partager avec sa famille ce à quoi elle était déjà arrivée au prix de grands efforts, mais en aucune façon parce que son père était argentin, non, comme quelque chose d’elle-même, comme lorsqu’elle avait obtenu son diplôme de socio logue, ou sa première bourse de recherches.
C’est à ce moment-là qu’elle en avait fini avec son tango noir, aucune académie, aucun bal ne lui avait donné ce diplôme. C’était son père, et pas les danseurs de tango, quand il l’avait prise dans ses bras, tout ému : géniale, merveilleuse.
– C’est que toi, Ana, tu l’as dans tes gènes, avait-il dit. C’est génétique, avait-il expliqué à Pascal, mon père et surtout mon grand-père étaient de grands danseurs de tango.
Ana fut non seulement étonnée d’apprendre que son grandpère dansait le tango, mais que son cadeau ait incité son père à parler de sa famille, comme s’il avait dit mon père était cordonnier, ou originaire de tel village. Ana connaît cette ombre qui obscurcit son regard les rares fois où quelqu’un mentionne les Lasalle, et en particulier son père, César. Il le hait, pourrait-elle dire sans exagérer, et par extension, imagine-t-elle, son grand-père, qui s’appelait Hernán lui aussi, même pour les prénoms ils n’ont aucune imagination, avait-il dit à Ana des années plus tôt, tous Hernán, son grand-père, son oncle, lui-même.
– Qu’est-ce que ton père et ton grand-père ont à y voir ? avait réagi Ana. J’ai passé des heures et des heures à travailler.
Elle n’allait absolument pas accepter qu’il relie son cadeau d’anniversaire à son grand-père César, cet homme cruel qui avait fait tant de mal à toute sa famille.
Pourquoi avait-elle eu l’idée de lui faire ce cadeau? Un cadeau pour elle plus que pour lui, une façon de faire cesser cette obses sion grâce au regard chaleureux de son père et de revenir au monde de toujours, à ses livres, à ses histoires d’amour, à ses études, au cinéma, à ses amis, à tout ce qu’elle avait laissé, sans qu’aujourd’hui encore elle sache pourquoi. Ce qui est sûr, c’est que, depuis ce jour-là, elle n’est allée que rarement danser, et que jusqu’à ce soir elle n’avait plus ressenti dans son corps cette urgence de tango.
– Regarde ce grand type, très blond, dit Philippe, c’est un Hollandais, un tangomane qui passe de stage en stage dans le monde entier.
– Oui (le regard de Luis se détourne à peine un instant). Moi, c’est cette fille toute mince qui me fascine, elle danse de façon vraiment spectaculaire.
– Je la connais des stages à la Maison Verte. Pourquoi tu ne l’invites pas à danser ?
– J’ai failli me décider tout à l’heure, mais elle s’est mise à danser avec le même type que maintenant, lui aussi il est génial, c’est un maître. C’est son fiancé, son mari ?
– Je ne sais pas, mais aucune importance, nous sommes au Latina, l’échange légalisé, comme dans tous les lieux de tango. Ce n’est pas comme ça à Buenos Aires ?
– Si, aussi, surtout ces derniers temps, depuis que les gens se sont tous mis à danser le tango : chauffeurs de taxi, maquilleuses, employés, chômeurs, jeunes, vieux, dans la même boue tous tripatouillés.
Philippe est intéressé par l’explication de ce phénomène, parce que les Argentins exilés qu’il a connus dans les années 70 ne dansaient pas le tango, et maintenant si? Mais Luis ne l’écoute plus parce qu’elle est retournée à sa table, et il la suit des yeux, sa main encore sur son verre, marquant son hésitation.

 

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