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extrait de "Le voyage"

Par larouge • Tizon Hector • Samedi 25/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 869 fois • Version imprimable

I

Je suis maintenant un homme qui va sur ses vieux ans. Je n’ai jamais connu mes parents. Pourtant, comme tout le monde, j’ai été petit garçon, sauf que je n’avais pas le nom que je porte à présent. A vrai dire, je n’avais pas de nom du tout, puisque les gens m’appelaient Ronco ou Ronquito, sans doute à cause de ma façon de parler, ou du ton rauque de ma voix. Personne ne se souvient jamais du moment où il s’est entendu pour la première fois appeler par son nom. Moi, pas plus que les autres. Je sais seulement que c’est comme ça que m’appelaient les gens, ainsi que mon grand-père, le Capitaine, qui d’ailleurs n’était pas plus mon grand-père que capitaine, mais ça, c’est comme mon vrai nom, je ne l’ai su que bien plus tard, longtemps après que n’arrive ce que je vais vous raconter.

 

II

 

J’avais alors dans les dix ans. Mon village s’appelait Pumantirenda, un hameau plein de poussière et d’ennui au milieu du Gran Chaco, qui, dans ce temps-là, était encore plus grand qu’à présent. Ce hameau, séparé par un marécage d’un petit campement d’Indiens chagancos installé sur la rive du Bermejo, n’avait que deux rues dans le sens de la longueur et trois dans le sens de la largeur. Les rues en large étaient courtes car elles allaient du ravin au bas de la montagne, là où la forêt devenait plus sombre, mais celles en long, en revanche, s’étiraient jusqu’à la rivière où, à l’époque, se dressait encore le ponton construit en énormes troncs de quebracho rouge par les fabricants de charbon de bois et qui servait de débarcadère. Au bout de l’une de ces rues se trouvaient le bar et l’hôtel Santa Lucia, seuls bâtiments à posséder, avec la gare de chemin de fer, un rez-de-chaussée et un étage, avec des fenêtres le long d’un balcon, mais toujours fermées car, par une erreur de leur lointain constructeur, elles avaient été mal orientées et subissaient les assauts des vents du nord qui n’apportaient que poussière et chaleur. On n’avait pas encore la lumière électrique, ce qui faisait que les nuits, plus claires et plus longues qu’à présent, étaient seulement interrompues, ici et là, par la lueur blafarde des rares réverbères. A l’hôtel, on laissait une lanterne allumée toute la nuit pour attirer les nouveaux venus, de même qu’à la gare, où les trains ne passaient qu’une fois par semaine, certains sans même s’arrêter. Tous les barbus aux yeux clairs du coin étaient arrivés par le train. “Tous, sauf moi”, disait mon grand-père. Les autres étaient des indigènes, mais peu à peu des mélanges s’étaient faits car les hommes à barbe étaient venus sans femme et, très vite, les Indiens avaient appris à vendre les leurs, ou à ne pas se montrer mesquins. “Tous sauf moi”, disait mon grand-père qui, lui, était arrivé par le fleuve, à bord d’une pirogue à la voilure en peau de puma. Cette légende, que les gens du village se racontaient sans fin, lui avait valu son surnom et sa renommée.

 

III

 

Au début de cette histoire, mon grand-père ne devait pas avoir plus de cinquante ans, ce qui, à l’époque, était l’âge des vieillards.

Il faisait presque nuit mais la pleine lune me permettait de distinguer sans peine la silhouette d’Efraín qui ouvrait la marche en balançant au bout du bras une nasse de poissons dont certains frétillaient encore. Nous revenions du fleuve et rentrions à la maison.

Après avoir traversé la rue, nous entrâmes par le jardin en poussant quelques planches déclouées sous la fenêtre au lieu d’utiliser la porte. A peine à l’intérieur, nous entendîmes les gémissements de mon grand-père dans le noir. Je l’appelai :

— Par ici, nous dit-il.

— Que se passe-t-il, Capitaine ? Tu es saoul ?

— Oui, dit-il. Au café, ils s’y sont mis à plusieurs pour me tabasser, les traîtres…

— Et pourquoi… ?

— Allumez-moi ce bout de chandelle.

Le vieux était assis, jambes pendantes, sur son lit de camp ; à la lueur de la bougie, nous pûmes voir qu’il avait saigné du nez et qu’il avait les cheveux en désordre. Sa casquette était par terre. Efraín, après avoir posé sa nasse sur une caisse vide près du lit, s’était réfugié dans un recoin sombre et se taisait.

— Qu’est-ce que tu rapportes ? demanda le vieux.

— Ça, dis-je en plaçant la nasse à la hauteur de ses yeux. Trois tanches et une brème.

— Trois tanches et une brème, dit-il, c’est pas grand-chose pour tout un après-midi… si quelqu’un a des sous pour un pichet, je vous les ferai à la braise.

— Non, dis-je. Tu as encore le nez en sang. Et puis, on n’a pas de sous.

— Qui est là ? demanda-t-il.

— C’est moi, Efraín, dit Efraín.

— Qui c’est, ça ?

— Mon copain.

— Efraín, dit le vieux, tu pourrais demander à ton père de quoi acheter ce pichet. Moi je m’occupe de griller le poisson.

— Il n’a pas de père, dis-je.

Le vieux essaya de se lever du lit mais il n’y parvint pas et dut se recoucher. Je replaçai sa jambe pendante contre l’autre jambe. La lueur de la bougie était vacillante. Au bout d’un moment, il murmura :

— Ces pauvres types, ils ne connaissent que la crasse de leur charbon et la poussière du sol… Ils se moquent de moi, mais jamais ils ne le verront.

— Ils ne verront jamais quoi ?

— Essayez donc d’aller me chercher ce pichet, murmura-t-il avant de replonger dans le sommeil.

Un gros crapaud, presque de la taille d’un lapin, entra dans la pièce à la poursuite des insectes attirés par la lueur de la bougie, puis il repartit comme il était venu.

Efraín n’était plus là quand retentit au loin le grondement du tonnerre ; fatigué, je m’endormis moi aussi avant même que la pluie ne se mette à tomber.

 

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