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extrait de "Le lieu perdu"

Par larouge • Huidobro Norma • Vendredi 03/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 815 fois • Version imprimable

extrait de le lieu perdu

Villa del Carmen,
Jujuy,
janvier 1977
Un scarabée, pattes en l’air, se berçait sottement dans
l’eau de la cuvette. Ferroni le regarda avec une certaine
appréhension et décida que le mieux était de vider l’eau
avec le scarabée dans le trou d’évacuation du bac. Il rinça
la cuvette et laissa couler l’eau du robinet. Il se lava le
visage, se rappelant la sensation de bien-être qu’il éprouvait
chaque fois que l’eau glacée lui fouettait les joues.
L’eau le réveillait, le mettait en alerte, lui activait les
neurones.
Ferroni pensa au scarabée ; il l’imaginait en train de
marcher le long du tuyau d’écoulement, cherchant à
s’évader de cette prison sombre et tubulaire. Soudain, là,
debout dans la cour, près du bac à laver le linge, il frissonna.
Il se rendit compte qu’il n’était pas prudent de
sortir en maillot de corps de si bonne heure. Il pouvait
prendre froid. Il n’était pas habitué à des petits matins si
frais en plein été.
À Buenos Aires, c’était différent. On n’était pas plus
tôt réveillé qu’on sortait aussi dans la cour, mais pour pou-
voir respirer, pour ne pas continuer d’étouffer dans sa
chambre, pour se décoller une fois pour toutes de ce
matelas brûlant qui adhère au dos et oppresse par en dessous.
S’il restait là, il allait prendre froid. En plein mois de
janvier. Ferroni entra dans la chambre, résolu à se couvrir.
Quelqu’un doit y aller, lui avait dit son supérieur
quand il lui avait demandé pourquoi on n’y envoyait pas
un autre, pourquoi ce devait être lui. Quelqu’un doit y
aller, toi ou un autre c’est pareil ; il se trouve que c’est
tombé sur toi. Et ensuite : estime-toi heureux, ça va te
faire du bien, tu as besoin d’un changement d’air. Faux ; il
n’avait besoin d’aucun changement. On change d’air en
vacances, pas quand on travaille. Et son travail à lui était à
Buenos Aires. En plus, ses vacances, on allait les lui donner
en mars; il n’y en a plus pour longtemps. Et il avait
déjà tout combiné avec Paulino, qui lui prêtait son appartement
de Mar del Plata et qui procéderait à sa place
aux interrogatoires pendant ses quinzes jours de congé.
Encore deux mois de travail intense, deux semaines de
repos à Mar del Plata, et puis de nouveau Buenos Aires, la
routine des interrogatoires, les déjeuners avec ses compagnons
de travail, ses siestes dans le bureau de son supérieur.
Son monde à lui; son travail, sa place. Et voilà qu’on
l’envoyait dans la province de Jujuy en plein mois de janvier,
avec cette chaleur immonde, et qu’il devait s’estimer
heureux. De quoi? Un type comme lui, sérieux, méticuleux,
efficace. Son supérieur l’avait dit ; pas à lui, bien sûr,
il n’était pas homme à prodiguer des louanges, et certainement
pas à ceux qui étaient placés sous ses ordres. Mais
Paulino l’avait entendu par hasard et le lui avait répété.

Le meilleur, et voilà qu’on l’envoyait dans la province de
Jujuy rechercher une personne dont on ignorait où
diable elle se trouvait. Ou peut-être l’envoyait-on pour
cela même, parce qu’il était le plus efficace, le plus minutieux,
le seul capable de débusquer cette morveuse. Mais
alors pourquoi son supérieur lui avait-il dit qu’un changement
d’air lui ferait du bien, et que, si quelqu’un devait y
aller, lui ou un autre c’était pareil. Si on l’envoyait là-bas
parce qu’il était le meilleur, cela n’avait pas de sens. Et si
on cherchait à l’éloigner des interrogatoires, cela n’avait
pas de sens non plus. Il était le plus efficace. Son supérieur
l’avait dit. Paulino l’avait entendu. Mieux vaut
prendre les choses avec calme, se dit-il. Après tout, c’était
une autre de ses qualités : le calme. Il savait attendre
comme personne, sans s’énerver. Placide et efficace. Tous
le savaient.
Toujours pressée, María Valdivieso, toujours en train
de courir; droite comme un jonc et sérieuse. Tu ressembles
de plus en plus à l’autre María, ta grand-mère.
Même si ce n’est pas pour te plaire; tu sembles même calquer
sur elle l’expression de son visage. Tu montes maintenant
le flanc du coteau, tu ralentis le pas, tu respires
profondément, quelques mètres encore, quelques mètres
encore, et te voilà en haut ; c’est la fin de la montée, et
maintenant droit devant, de longues enjambées, bien
droite, María. Tu presses à nouveau le pas, tu te mets
presque à courir, pourquoi? Là-bas, au loin, tu aperçois
les cimes des tipas, les cimes jaunes des tipas chargées de
fleurs, le toit de la cahute ; tu es en haut, María, sur la
crête du coteau. Alors, tu t’arrêtes net. Tu aimes te tenir
là et regarder les tipas et penser, plumeuses, penses-tu;
plumeuses, dis-tu tout bas, dans un murmure; plumeuses,
répètes-tu un peu plus haut; plumeuses, personne ne
t’entend après tout ; plumeuses, hurles-tu ; plumeuses, les
branches des tipas sont plumeuses, des plumes vertes
tachetées d’un jaune orangé éclatant, des plumes légères,
à peine frémissantes dans l’air inquiet, palpitantes
comme un coeur fou quand le vent souffle fort, brillantes
au soleil, plumeuses, plumeuses, plumeuses. Et puis tu
fermes les yeux, tu respires à fond, tu t’emplis d’air, et tes
bras sont comme des ailes que tu étends, personne ne te
voit après tout, et tu t’immobilises ainsi, avant d’ouvrir les
yeux, et la première chose que tu vois ce sont les cimes
des tipas, parce que c’est la première chose que tu veux
voir. Tu as déjà perdu l’expression du visage de ta grandmère,
tu ne tiens plus d’elle que ce corps droit, mais peu
importe. Oublie-la donc. Toi, tu es Marita. Tu descends,
maintenant. Tu descends en courant, te revoilà en train
de courir, évitant les pierres et humant l’air en quête de
l’odeur des t a m a l e s. Tu es arrivée, Marita. Voici les tro n c s
des tipas et, derr i è re, les murs de la cahute, l’odeur des
t a m a l e s, Nativa sur le pas de la porte, en train de t’attendre .
Tu es arrivée, Marita; les t i p a s, la cahute, les tamales, Nativa
qui t’attend.
– Une lettre du Pedro, Marita! Une lettre du Pedro!
Dépêche-toi, viens vite me la lire, je n’y tiens plus. Je l’ai
depuis hier, mon petit ! Allons, dépêche-toi !



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À propos

Un roman nécessaire pour comprendre certaines clés qui articulent ou désarticulent cette chose que nous appelons espèce humaine, José Saramago

L’épopée d’un héroïsme singulier, intime, qui de manière lumineuse devient universelle, Alberto Manguel

Un roman limpide et effilé comme une aiguille de cristal : il se plante dans votre cœur, saisissant et hypnotisant, Rosa Montero

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