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extrait de "La Terre de feu"

Par larouge • Iparraguirre Sylvia • Mardi 30/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 835 fois • Version imprimable

La Terre de feu
 

Où se termine ce qu'il veut vainement pénétrer ? Il l'ignore ! Qu'y a-t-il au-delà de ce qu'il voit ? La solitude, le danger, le sauvage, la mort ! (…) Quand il se déplace dans ce décor, l'homme se sent assailli de terreurs et d'incertitudes fantastiques, de rêves qui l'inquiètent tout éveillé.

Domingo F. Sarmiento

Les choses lointaines me tourmentent d'une perpétuelle inquiétude.

Hernan Melville


 

PREMIER PLI

Lobos, 1865

Aujourd'hui, au milieu de ce néant, un événement extraordinaire a eu lieu. La plaine rompt rarement son interminable monotonie, aussi, quand le point vacillant à l'horizon a grandi pour devenir un cavalier, quand on a pu en conclure que sa direction était celle de ces pauvres masures, l'impatience nous imposait de l'attendre. Si on peut appeler impatience le regard silencieux et obstiné cloué sur l'horizon. C'était, certes, un événement inhabituel, mais sa véritable dimension, la dimension qu'il prendrait pour moi quelques heures plus tard, je ne pouvais pas même l'imaginer en le voyant venir, droit sur nous, depuis ma maison distante d'une lieue de celles des autres. Je dis nous en pensant à cette poignée d'habitants éparpillés qui constitue ce que nous appelons le hameau de Lobos. A environ deux cents vares, je l'ai vu prendre la direction de l'ouest ; j'ai pu distinguer son profil et la robe alezane du cheval. Il était midi. Arrivé au bazar, l'homme a demandé après moi, m'a-t-on dit. On lui a donné à manger et à boire tandis qu'on m'envoyait chercher. Une lettre à mon nom au courrier du Sud qui, rarement, pour ne pas dire jamais, fait un crochet jusqu'ici. Le jeune commissionnaire qu'ils m'ont envoyé a ajouté sans descendre de cheval ce qu'on lui avait dit de me dire : elle devait m'être remise en main propre.

J'ai observé l'homme avant d'entrer. Il semblait loquace. Il apportait des nouvelles de la guerre contre le Paraguay, à demi vraies et à demi inventées, pensais-je, récit que les auditeurs assimilaient sans dire mot mais en remplissant régulièrement son verre de gin, pour montrer indirectement le plaisir qu'ils avaient à l'entendre. Ils ont vite remarqué ma présence. L'homme s'est levé et s'est essuyé la bouche d'un revers de main :

- Vous êtes le major anglais ?

Avant que je puisse répondre, le vieil homme, rencogné comme toujours au fond du magasin, a dit :

- Non. Le major, c'était le père, le gringo. Lui, c'est juste l'ami Guevara.

Le nom anglais de mon père - Mallory - avait fini par être, dans la prononciation commune argentine, d'abord Máyori, et ensuite, curieusement, major, un grade de l'armée, mais je n'ai rien dit.

Les gens d'ici sont réservés et ignorent la curiosité ; néanmoins, pour mes voisins illettrés, la lettre - l'expression assez solennelle de l'homme quand il a cherché dans sa sacoche pour en tirer ces papiers jaunis, scellés et cachetés ; quand il m'a regardé comme s'il lui fallait établir un lien entre mon visage et ce qu'il me remettait, ou comme si mon impassibilité le faisait douter que j'en sois le destinataire - la remise de la lettre a eu quelque chose de mystérieux. Les assistants ont regardé la missive froissée avec une méfiance analphabète, comme on regarde un objet capable de déchaîner des événements imprévisibles.

La lettre, l'apparition et la disparition de l'homme dans la plaine et ce que je viens de raconter commencent, pour eux, à tomber insensiblement dans l'oubli, je peux maintenant l'assurer. Ici, à Lobos, la monotonie des jours est comme un fleuve puissant et lent, il use les faits jusqu'à les réduire à une pierre polie, puis à un grain de sable et enfin à rien. Pour moi, cependant, le destin pressenti par mes voisins s'est accompli, et la lettre a effectivement opéré un changement imprévisible. Pour preuve de cette transformation, je signale un fait absolument étranger à l'ordre naturel de mes journées ; il se produit maintenant sous mes yeux, sur cette table : l'acte ou la détermination d'écrire.

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