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extrait de "La beauté du monde"

Par larouge • Tizon Hector • Samedi 25/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 868 fois • Version imprimable

A la fin de l’histoire que nous allons essayer de raconter, elle écrivit une lettre dont voici le premier paragraphe :

Tout me condamnera parce que, comme disait ma mère, qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage. Je sais que le péché consiste à vouloir être différent de ce que l’on est. Mordre la pomme pour en connaître le goût. Etre bonne et généreuse, c’est trop pour moi.

Elle s’appelait Laura et son père était déjà un alcoolique repenti quand il avait découvert son existence. Ils étaient venus d’un village éloigné en quête de tranquillité. Sa mère enseignait la musique, elle jouait de l’orgue à l’église du village, participant ainsi aux chiches aumônes qui servaient toutefois à faire bouillir la marmite, parce que son mari ne réussit jamais à sortir de l’espèce de stupeur dans laquelle il vécut pendant ses dernières années, ne faisant rien d’autre que regarder au loin par la fenêtre de sa chambre. Elle donnait sur l’arrière de la maison, un ancien jardin potager envahi de vieilles plantes devenues stériles et d’arbustes rebelles, dans lequel cependant elle allait jouer ou, les jours de canicule, s’asseoir pour lire toujours le même livre – le seul, comme elle le raconta plus tard, qu’il y avait chez elle – peuplé de fées, de naufragés rescapés sur des plages lointaines et de rêves de voyages.
Ce fut Laura qui alla la première lui ouvrir la porte quand il frappa pour proposer le miel de ses ruches. La différence qu’il y avait entre eux n’était pas choquante, même si lui, à cause de sa timidité ou de son sérieux, faisait plus vieux et elle, n’était apparemment encore qu’une fillette en âge scolaire.
En fait, lui n’avait, à cette époque, pas plus de vingt ans et il y en avait quatre qu’il habitait seul dans sa petite ferme – avec pour unique compagnie un ouvrier agricole sourd et lunatique – après la mort de sa mère à la suite de ce que l’on appelle une cruelle maladie. Il n’avait pas connu son père et personne ne lui avait parlé de lui ; en revanche, il avait connu son grand-père paternel Autólico – prénom, en ce temps-là déjà, extravagant et austère –, juste une ombre sombre dans sa mémoire, grand, à peine tassé par les années et sa propre robustesse, qui lui avait donné le prénom qu’il portait et de qui il avait hérité sa passion pour l’apiculture. Jusqu’à ce qu’il fît sa connaissance, il ne s’était non plus jamais considéré comme un solitaire ni ne s’était interrogé sur des choses aussi évanescentes que le bonheur ; il n’avait même pas eu le temps d’y penser.

Il avait vingt ruches avec leurs cadres, posées sur des pieux au milieu d’une pommeraie, qui donnaient suffisamment de miel pour qu’il puisse se passer de toute autre activité même s’il vendait aussi sa petite récolte de pommes à une fabrique de confitures voisine. Le reste du temps, il chassait les papillons et se documentait sur eux dans une petite encyclopédie, l’un des rares livres qu’il avait trouvés chez lui, et qui y était depuis toujours.
C’était un jeune homme grand et maigre, à la peau claire tannée par le soleil, aux gestes lourds et maladroits, aux grandes mains robustes qui, pourtant, attrapaient les papillons. Des femmes, il ne savait que ce que peuvent apprendre deux incursions hâtives au bordel de la ville. Ce qui veut dire qu’il n’avait encore jamais ressenti l’obscur bonheur d’être tout près, qu’il ne s’était jamais langui de l’absence et qu’il ne s’était jamais retrouvé muet face au regard insondable d’yeux qui disent en un instant tout ce que jamais personne n’a pu exprimer par les mots.
Elle, elle était différente, rondelette, joues criblées de taches de rousseur, yeux clairs brillant d’un étrange éclat espiègle et joyeux quand elle regardait, comportement enjoué et innocent. “Du miel ?” avait-elle demandé, ce jour-là, quand elle était accourue à la porte d’entrée après avoir entendu frapper. Il était revenu et, un jour, elle lui avait dit : “Moi, je croyais qu’il n’y avait que les ours qui avaient besoin de tant de miel.” Sa présence avait fini par devenir habituelle, il laissait un pot ou deux même si on ne les lui achetait pas et, après une douzaine de visites, il les déposa lui-même dans la cuisine en entrant par l’arrière de la maison sous le regard absorbé du père qu’il retrouvait toujours devant la fenêtre ou dans la petite galerie de bois, tandis que la mère jouait du piano ou était absente.

Au bout de quelques mois, ils se marièrent, le professeur de musique approuva, l’ancien alcoolique resta indifférent et, elle, elle manifesta un étonnement amusé. En effet, lors de la proposition de mariage, elle lui avait demandé : “Nous marier ? Nous… ? Pourquoi ?”


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