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extrait de "l'origine de la tristese"

Par larouge • Ramos Pablo • Mercredi 15/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 756 fois • Version imprimable

LE CADEAU

Comme tous les dimanches, il y avait foule dans le bar de l’Uruguayen. J’ai rejoint Rolando, qui, plus qu’assis, semblait affalé sur le comptoir. J’ai grimpé sur un des tabourets et je l’ai un peu secoué.
–Il est k-o, petit, m’a dit l’Uruguayen qui a essuyé un verre avec un torchon crasseux, l’a regardé en transparence, l’a essuyé encore et l’a accroché la tête en bas, comme une chauve-souris, entre les vieux rails en bois qui pendaient du plafond.
–Rolando, je lui ai dit, tu as oublié pour ma mère ?
L’Uruguayen s’est accroupi et a disparu sous le comptoir ; il en est ressorti avec son torchon mouillé qu’il a pressé contre la nuque de mon ami.
–Hé, la Belle au bois dormant, c’est l’Épervier, le gamin du Noiraud, qui te parle, hé ! C’était pas aujour­d’hui que tu devais lui donner son cours ?
Lècsion number ouane, a dit Rolando comme réveillé en sursaut. Il s’est redressé et a tendu une main vers le plafond avant de retomber.
–Vaut mieux que tu reviennes ce soir, m’a dit l’Uruguayen, il a encore quelques heures de méditation devant lui.
–Oui, mais on a seulement jusqu’à dimanche, j’ai dit, plus pour moi-même que pour répondre à l’Uruguayen. Je me suis retourné vers mon ami et j’ai insisté : Rolando, tu devrais prendre un café, tout en lui donnant plein de petites tapes.
Mon ami a remué la tête pour m’indiquer qu’il était d’accord. Je me suis senti encouragé ; il y avait encore de l’espoir. L’Uruguayen a préparé un double expresso et l’a posé devant moi. Faire en sorte que Rolando l’avale a été un problème en soi, parce que le café était très chaud et que lui n’arrivait même pas à tenir la tête droite. Il ressemblait à ces petits chiens avec un cou à ressort que l’on colle au-dessus du tableau de bord dans les autobus. J’ai essayé de le soutenir pendant que l’Uruguayen, qui avait fait le tour du comptoir, faisait ce qu’il pouvait pour porter la tasse à ses lèvres. Et puis Rolando a eu un geste brusque et il a renversé le café par terre et sur le gilet de l’Uruguayen. Alors, celui-ci s’est énervé : il a attrapé Rolando par les joues, il les a tirées jusqu’à faire disparaître les lèvres, l’a obligé à mettre la tête en arrière et lui a balancé dans le gosier une dose de café chaud à lui faire bouillir les tripes. Rolando a poussé un cri, s’est redressé, s’est appuyé sur le tabouret d’à côté et s’est mis à crier : “Moi, j’ai des livres !” Il a crié quatre fois la même chose, qu’il avait des livres, et l’Uruguayen lui a dit que la seule chose qu’il avait, c’était une cuite monumentale.
Les cris ont contaminé plusieurs des ivrognes, et le bar, jusque-là plutôt tranquille, s’est agité. Deux gardiens, amis de Rolando, se sont indignés et ont assuré qu’il avait bel et bien des livres, et qu’il fallait le traiter avec plus de respect. A l’une des tables, un roulement de dés a provoqué un tumulte et, pendant que quelqu’un récitait la composition de l’équipe d’Argentine lors de la coupe du monde en Angleterre, un long cri de soulagement s’est fait entendre depuis les toilettes, juste à temps pour étouffer le “pédé d’Uruguayen” qu’un autre disait à voix basse. Finalement, un grand roux qu’on surnommait Le Héron a affirmé que la Province orientale de l’Uruguay avait toujours été argen­tine et qu’il était temps qu’on nous la rende.
–Vous avez intérêt à vous calmer un peu ou j’appelle les flics, a crié l’Uruguayen en frappant plusieurs fois sur le comptoir avec le culot d’une bouteille. Tu vois, gamin, m’a-t-il dit, vivre avec des singes, ça rend con.
–Il en a bu combien ? je lui ai demandé, parce que la seule chose qui m’intéressait, c’était Rolando.
–Ici, deux seulement, m’a-t-il répondu avant de retaper plus fort, mais ce n’était plus vraiment la peine vu que ça s’était calmé. Rien de tel pour calmer les esprits que de parler d’appeler les flics.
–J’espère que ça ne va pas continuer, j’ai dit, plus déprimé que jamais.
–Même s’il le voulait, tu peux être tranquille pour aujourd’hui. A moins que quelqu’un l’invite. Moi, je ne peux pas faire crédit au vice, je n’ai même pas de quoi ache­ter du lait pour mes gamins.
Je suis sorti du bar pour rentrer chez moi. Il était presque six heures du soir. J’avais envie de pleurer : si c’était comme ça, je n’avais aucune chance d’avoir l’argent pour le cadeau. Dimanche, c’était l’anniversaire de maman, et je n’avais pas l’intention de me résigner à la plante verte entourée d’un ruban rouge que grand-mère nous préparait tous les ans. C’était un anniversaire très spécial pour nous, parce que maman était enceinte. Et moi je voulais lui acheter un pendentif et des créoles en vrai argent que j’avais vus au marché aux puces, mais comme ça coûtait presque trente pesos, le seul à pouvoir m’aider, c’était mon ami Rolando.


J’ai dépassé un pâté de maisons et je me suis arrêté sur la petite place à l’entrée du bidonville de villa Corina, devant le mur qui bordait le cimetière. J’ai trouvé un ballon en caoutchouc crevé, je l’ai mis sur le bon côté pour taper dedans et j’ai essayé de voir si j’arrivais à passer à travers un vieux pneu suspendu à une barre de fer. J’en ai mis quatre sur dix et, quand j’en ai retiré dix, j’en ai mis six. J’ai ramassé le ballon et je me suis assis sur la dernière balançoire encore en bon état.
N’importe qui pouvait prendre une cuite et cela ne vou­lait rien dire. En plus, Rolando était d’accord pour m’aider. Il me l’avait lui-même proposé quand il m’avait vu demander au marché le prix de ces babioles pour dames. Il était très discret sur son travail et il n’aurait pas proposé une chose pareille à n’importe qui. Mais moi, il me traitait autre­ment que le reste des gamins, et plus d’une fois il m’avait dit, très sérieusement, qu’il me considérait comme un ami.
Rolando avait dans les cinquante ans et cela en faisait plus de trente qu’il vivait dans les caveaux du cimetière d’Avellaneda. C’était pour ça que presque tout le monde le méprisait. Encore plus quand il était soûl. Mais moi, je pensais que chacun était libre de vivre là où il voulait. Nous, par exemple, qui vivions avec les vivants, ça ne voulait pas dire qu’on vivait mieux. Il était gardien de cimetière et cela signifiait qu’il devait faire briller les bronzes, entretenir les tombes, nettoyer les ossements de ceux qui passaient de la terre à la niche et rassembler au crématorium ce qui pouvait rester d’un défunt pour le verser dans un petit sachet à remettre aux parents du mort. Il fallait aussi savoir attirer une nouvelle clientèle et là était, aux dires de Rolando, le véritable art. Son emploi de gardien lui fournissait, dans les bonnes périodes, de quoi vivre bien. Et il avait toujours du temps de reste, qu’il passait chez l’Uruguayen. J’allais souvent lui rendre visite au bar, où il me racontait toutes les choses mystérieuses qui s’étaient passées au cimetière. Des choses que ceux qui vivent ailleurs ne peuvent pas voir. Il les racontait avec respect, parce qu’il essayait toujours de comprendre les gens, quoi qu’ils fassent. Comme cette fois où il avait vu un type en train de baiser avec sa fiancée. Au petit matin et à l’intérieur du cimetière. Dit de cette manière, cela sem­blait plus ou moins banal ; ce qui était effrayant, c’était que ladite fiancée était morte et enterrée de la veille. Les gardiens l’avaient attrapé et ils l’auraient lynché si Rolando ne s’était pas interposé. Ce n’était pas qu’il approuvait la conduite du type, mais parce qu’il s’était rendu compte que le bonhomme était devenu fou. C’est ce genre d’histoires qui faisaient de lui à mes yeux quelqu’un à part.
Rolando avait des cheveux noirs peignés à la gomina et il était plutôt petit. Il portait une veste bleue et des pan­ta­lons trop courts, d’après lui c’était pour éviter de les crotter sur les tombes fraîchement creusées. Il parlait lentement, comme une personne importante, un magistrat ou un professeur, et quand il se mettait à chanter, même s’il chantait faux, il avait une voix de ténor à fendre la terre. Ce n’était ni un fou ni un menteur, encore moins quel­qu’un de flippant comme le prétendait mon frère Alejandro. C’était une personne amusante et très bien élevée, qui donnait juste l’impression de vivre dans un autre temps.

Avant de rentrer à la maison, j’ai décidé d’aller jeter un coup d’œil au cimetière, histoire de voir si je m’y habituais un peu. J’ai donné un grand coup de pied dans le ballon en caoutchouc et je me suis lavé les mains dans le caniveau. J’ai marché à l’ombre du mur, j’ai tourné au coin et j’ai continué jusqu’aux grilles blanches de l’entrée principale. Je la jouais très sûr de moi jusqu’au moment où j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur : j’ai senti un frisson dans le dos. J’ai essayé de me donner du courage et j’ai regardé de nouveau, pour examiner tranquillement tout ce que l’on pouvait apercevoir de là. Je me suis dit qu’au moins avec tout ce monde en mouvement d’ici vers l’au-delà, il devait être impossible d’être tout seul. Rolando m’avait dit que pour dissiper la première impression, le mieux c’était de s’imaginer un dimanche dans un petit village. J’ai regardé les cryptes et je me suis dit que c’étaient les petites maisons du village des morts. C’était rassurant de voir qu’on y trouvait tout : des trottoirs, des rues pavées, avec un nom à chaque carrefour et même un feu orange clignotant au-dessus du croisement des deux rues les plus larges. Les constructions étaient de petite taille mais il y avait des arbres et des plates-bandes fleuries. Et même une place principale avec un jardin de croix éclairé par le soleil de l’après-midi. J’ai respiré un grand coup et j’ai observé les sculptures l’une après l’autre. La plus haute, c’était un obélisque bleu ciel, près de l’entrée. Quelques pas plus loin, il y avait une arche de lauriers verts et, en direction des tombeaux, deux anges maigres soufflaient dans des trompettes de bronze et accueillaient des tas de pigeons sur leurs têtes et leurs bras. Je n’aimais pas les pigeons mais je me suis dit que, posés sur les anges, ils n’étaient pas trop mal. Il y avait aussi d’autres sculptures, si bizarres que je ne peux pas les expliquer, et de gros enfants avec des ailes de papillon et le zizi à l’air en train de chanter en regardant le ciel. Le cimetière ressemblait vraiment à un village heureux un dimanche. Sauf qu’au fond, là où le dernier mur d’enceinte était mitoyen de la villa Corina, se dressait un énorme bâtiment en ciment : le monobloc avec les niches.
Pourquoi y rentrer sans Rolando ? Je me suis assis sur un banc à côté de la porte et j’ai demandé l’heure à une dame qui passait chargée de cabas. Elle arborait un tablier de cuisine plein de petits pingouins verts et noirs ; je n’avais jamais vu un tablier aussi moche. Elle a posé les cabas par terre, sorti une montre-bracelet sans bracelet qu’elle m’a mise sous le nez. C’est seulement alors que je me suis rendu compte qu’elle était assez vieille. J’ai regardé l’heure et je lui ai fait un signe qui voulait dire oui. Je ne l’ai pas remercié, pas par manque de bonnes manières mais parce que je me sentais mal à l’aise seul avec elle, qui me regardait, plantée à côté de ses cabas. La dame a sorti une grappe de raisins et me l’a donnée. J’ai pris la grappe et je jure que j’ai fait un effort pour dire quelque chose. Mais je n’y suis pas arrivé. Elle a repris ses sacs et elle est repartie. Les raisins étaient bien doux et cela aurait dû suffire pour remplir de bien-être n’importe qui. Mais moi je me suis senti mal. Je ne peux pas dire pourquoi. Je n’ai jamais su pourquoi je devenais si triste quand il m’arrivait des choses comme ça.


A la maison, c’était jour de barbecue. Il y avait Coco – l’associé de mon père –, sa femme, leur fille, et mon oncle et ma tante qui venaient de se marier. Papa avait allumé le feu sur une plaque en tôle, à côté du gril que nous avions dans le patio. J’ai dit bonjour et je suis allé dans la chambre. Alejandro avait mis l’électrophone à plein volume pour écouter un disque de Pescado Rabioso.
–Hé, m’a-t-il dit (et sa voix se mêlait à celle du flaco Spinetta qui s’égosillait qu’il en avait marre de crier pour Cris et que son âme était comme un arbre solitaire), tu devrais aller faire un tour à l’atelier. J’ai piqué une petite bouteille de muscat des Berges.


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