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court extrait de La maison des belles personnes

Par larouge • Rolon Gabriel • Jeudi 31/01/2013 • 0 commentaires  • Lu 596 fois • Version imprimable

 LE SILENCE EST TRÈS PROCHE DE LA MORT et il le sait. Là où les mots n'ont pas leur place, apparaît l'inaccessible, l'absurde. Ce qu'on ne peut formuler et qui se perd dans une obscurité sans nom. Seule une douleur muette et déchirante s'élève comme une ultime barrière face à la folie. C'est en cela que son travail le passionne, le séduit. Chaque patient représente un nouveau labyrinthe et chaque histoire révèle une angoisse qui réclame qu'on la fasse taire. Étrange paradoxe, seuls les mots y parviennent.

L'angoisse. Son éternelle compagne, qui exerce depuis toujours une attirance presque pathologique sur lui. Comme ces grilles électriques aux lumières bleues des pizzerias d'autrefois, qui entraînaient les insectes vers la mort. C'est ça. L'angoisse le fascine et le captive.
C'est peut-être la raison pour laquelle il est devenu analyste, plutôt que pour tenter de combattre cette angoisse, intolérable pour les patients et, pour lui, irrésistible.
Son père avait eu une enfance difficile, de celles qu'on ne souhaite à personne, et Pablo se rappelle encore leurs nuits passées à discuter. L'air étonné, il l'écoutait lui décrire avec une sorte de tendresse cette enfance menacée, démunie. Mais il savait que derrière l'apparente aventure que constituait une nuit dans la rue ou le règlement de la maison de redressement se tapissait l'angoisse. Aussi l'écoutait-il, hypnotisé. Il imaginait son père-enfant tremblant de peur la nuit, sans défense devant un destin injuste.
Pablo ne devait guère avoir plus de huit ou neuf ans quand il s'était demandé pour la première fois si quelqu'un avait entendu la douleur qui parcourait le récit de son père et dont il ne semblait pas conscient lui-même. Peut-être par un choix délibéré. Il n'est pas évident d'accepter qu'on vous ait laissé tout seul. La solitude est un des autres masques de la mort, Pablo le sait très bien car il est seul lui aussi. Et cela ne relève pas du hasard s'il pense à son père aujourd'hui précisément. Il en a besoin.
 
Il y a un an jour pour jour qu'il n'a pas vu Alejandra, et la douleur le transperce. Son père aurait su quoi lui dire, ou du moins le soutenir. Depuis sa mort, Pablo ne peut compter sur personne, et aujourd'hui c'est trop dur. Depuis combien de temps n'a-t-il pas permis à quelqu'un de le prendre dans ses bras quand il va mal, depuis combien de temps n'a-t-il pas pleuré ?
Son père était un homme au regard droit et sûr qui pressentait toujours ses états d'âme. Il se sentait autorisé à l'interroger, car il savait qu'il pouvait l'épauler. Pablo se souvient encore de ses bras robustes, de ses paroles fermes et affectueuses. Il lui manque d'une façon presque enfantine, inexplicable et douloureuse. Comme elle. Elle et son sourire innocent, elle et son sexe violent, elle et sa maudite intelligence.

source: http://www.lechoixdeslibraires.com/livre-125837-la-maison-des-belles-personnes.htm

 

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