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chronique de Le Pays de l’écriture

Par larouge • Baron Supervielle Silvia • Samedi 13/06/2009 • 0 commentaires  • Lu 556 fois • Version imprimable

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Note : 5/5 (1 note)

chronique de Le Pays de l’écriture
LITTERATURES
La langue de la voix
ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 10.01.03
Silvia Baron Supervielle raconte sa vie par fragments : échos magnifiques
Autant le dire tout de suite : ce livre de Silvia Baron Supervielle, dix-septième titre d’une oeuvre où alternent des récits, un roman et, pour le principal, des recueils de poèmes, est étonnant et magnifique.
On croirait qu’elle est arrivée au pied d’une montagne qu’elle approchait pas à pas, fidèle à son chemin, sans jamais s’égarer.
Sur la plaine et sous le ciel tout autour, naquit son livre fait, pour ainsi dire, d’autres livres : l’écriture de la vie et l’écriture de la mort, la parole et la voix et la langue de la voix, la mémoire et le don de l’illusion… Et dans cinq cents sujets divers, on peut lire des passages qui, apparemment, ne se correspondent pas. Et, cependant, l’ensemble s’impose par son unité. Car chaque thème part de la pensée et du coeur de l’écrivain ; et l’on se souvient du Livre de sable, de Borges : le livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin…
Réversible, l’écrivain glisse sur l’autre versant d’elle-même, pénètre dans le labyrinthe à côté, ou raconte sa vie, par fragments.
Elle assure qu’elle a toujours l’impression d’être une enfant unique, restée sans mère ; mais avec son père, elle avait compris en une seule fois ce qu’il ressentait pour elle. Puis elle avait quitté un pays, l’Argentine, qui n’a pas d’histoire, pour débarquer dans un pays d’où elle était venue… « Si j’oubliais l’espagnol, je ne saurais plus d’où je viens. (…) Le pays d’où je viens se sert de l’espagnol mais, en vérité, sa voix est également dépourvue de langue. » Elle ajoute qu’elle se sert d’une langue, le français, qui n’est pas la sienne, mais, aussi, celle autour de laquelle elle est née, « c’est une langue muette qui ne possède que quelques sons (…) Je suis cette langue qui reste en silence à l’intérieur de nous ». Et d’affirmer, plus loin, que « l’écriture veut dire tenter de toucher quelque chose qui est à l’intérieur de soi ». Comme pour tout écrivain qui glisse de sa langue native vers une autre, « la langue dont elle se sert reste distante ».
Il y a, souvent, pour celui qui observe et capte, la surprenante dissemblance de certains personnages : parfois, nous sommes frappés par le contraste entre un corps frêle et un timbre de voix rond, plein ; en revanche, lorsque d’un corps imposant, coule un mince filet de voix, son image s’estompe.
Mais si la voix intérieure ne résonne pas, n’est-elle qu’une fiction ? Il n’est pas improbable que le cri, voire un chant sauvage, ait précédé le son qui désignait quelque chose et, pour la première fois, se voulait chargé d’une signification précise.
Dans une sorte d’essai collectif de sociologie du langage, organisé par Walter Benjamin, Richard Paget (1) soutient que l’homme civilisé n’a pas encore renoncé à utiliser les mouvements de la tête et des mains qui, à l’origine, furent la langue des hommes pour exprimer sa pensée : « Quand apprendrons-nous à jouer de cet admirable instrument qu’est la voix avec tant d’art et de raison que nous puissions disposer d’une série de sons ayant la même richesse et la même perfection ? » De son côté, Octavio Paz disait que la singularité de la poésie ne vient pas que des idées, mais qu’un vrai poète entend une « voix autre », d’aucun et de tous. Marius Schneider note qu’en Afrique et en Asie septentrionale, on reconnaît la voix des dieux dans le bruit de la pluie ou du vent tourbillonnant (2).
Or, au lieu d’arrondir ses recherches, Silvia Baron Supervielle emploie ces mots définitifs : « Il serait possible de détecter le langage dont parle Walter Benjamin parmi ces langues venues de loin. Une langue mélangée est ouverte, prête à livrer un secret qui établit principalement un rapport avec l’homme. Quoi qu’il en soit, de toutes celles qui résultent des pèlerinages effectués sur notre planète ou sur des planètes imaginaires, je penche pour celle qui, à proximité d’ici est inaccessible, ne fut jamais enregistrée : la langue de la voix. » Comment oublier la sienne ?
P/
Hector Bianciotti
© LE MONDE

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