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autour de Journal d’une saison sans mémoire

Par larouge • Baron Supervielle Silvia • Jeudi 11/03/2010 • 0 commentaires  • Lu 767 fois • Version imprimable

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Journal d’une saison sans mémoire de Silvia Baron Supervielle

La chronique de Jean Mauduit sur les femmes écrivains

 
Jean Mauduit a lu Journal d’une saison sans mémoire de l’écrivain, poète et traductrice d’origine argentine, Silvia Baron Supervielle. Elle écrit le présent, s’interdisant toute allusion au passé, et ce pari littéraire produit un texte d’une singulière beauté. Un livre dense à déguster par petites gorgées.

Emission proposée par : Jean MAUDUIT  
Référence : chr596
Adresse directe du fichier MP3 :http://www.canalacademie.com/emissions/chr596.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida5448-Journal-d-une-saison-sans-memoire.html
Date de mise en ligne : 7 mars 2010


L’auteur (e) se livre à ce que l’on pourrait appeler un exercice de style si le contenu de ce « Journal » n’était aussi riche. Silvia Baron Supervielle écrit en effet en s’interdisant toute référence au passé, c’est-à-dire aux souvenirs, les siens propres aussi bien que ceux qui relèvent de la mémoire collective. Elle écrit donc au présent et au sens plein du mot. Plus exactement elle écrit le présent : ses émotions, ses angoisses, le temps qu’il fait, la nature, le vol des oiseaux, la beauté des fleurs, et surtout, ses réflexions sur la vie, la mort, l’amour, elle-même. Cette introspection produit de singulières beautés. Bien sûr, ce n’est pas « Splendeur et misère des courtisanes ». Des forçats évadés n’y sont pas traqués par des policiers presque aussi ténébreux qu’eux, et l’action ne rebondit pas de coup de théâtre en coup de théâtre, avec tout le respect et l’admiration que je porte à Balzac. Ce « Journal d’une saison sans mémoire » est un livre dense, à déguster par petites gorgées. Un livre à lire à et relire. En fait, ce « Journal » où les jours ont disparu et dont les chapitres ne se distinguent que par leur numération – première version, deuxième version, troisième version... il y en a sept comme les jours de la semaine – est un essai, de fibre philosophique et poétique. Et c’est beau.

Pourquoi cette volonté de l’auteur de s’interdire toute allusion au passé ? Parce que le passé ne peut-être que nostalgie ou remords. Il nous divise contre nous-mêmes. De toute façon il nous échappe ; nous le vivons au présent ; autrement dit nous le réinterprétons en fonction de nos affects de l’ « ici et maintenant ». Par définition, le présent est insaisissable. « Panta rhei », tout s’écoule, disait Héraclite d’Ephèse, pour qui les hommes sont emportés dans un changement incessant.

Silvia Baron confesse les difficultés que lui vaut son pari littéraire et philosophique : « Quelle est la durée du présent ? demande-t-elle. Celle de la concentration qu’il exige ? J’en ai la volonté mais je n’arrive pas à le faire durer plus d’une seconde ». Il est vrai que Bergson, cité par notre auteur, affirme que « Rien ne nous empêche de reporter aussi loin que possible en arrière la ligne de séparation entre notre présent et notre passé. Une attention à la vie qui serait suffisamment puissante et dégagée de tout intérêt pratique embrasserait ainsi dans un présent indivisé, l’histoire passée tout entière de la personne consciente ».

C’est ce présent indivisé que Silvia Baron tente d’atteindre. Elle se positionne à l’intersection des deux lignes perpendiculaires du schéma structuraliste : l’une, horizontale, qui est celle de la diachronie c’est-à-dire l’histoire, le devenir, le récit ; l’autre, verticale, qui représente la synchronie, où est enclos un passé toujours actuel. Silvia Baron tente à la fois de figer la diachronie et de faire comme si la synchronie n’existait pas.

Un style superbe pour la quête d’un trésor

Sous l’angle littéraire, incontestablement, ce livre est très beau. Superbe. C’est un style dense, charnu, sensuel, mais d’une grande nudité, sans aucune de ces affèteries, de ces effets, de ces bimbeloteries, dont s’encombrent les mauvais écrivains. Ce livre tendu de bout en bout par une réflexion essentielle n’est jamais abstrait. Et il fourmille de bonheurs d’écriture. « Je voudrais, dit Silvia Baron, nommer la merveille du monde, dont il ne reste aucun vestige ». Et ailleurs : « Aucun ciel ne me dit où se cache le trésor. Mais je sais qu’il existe et que nul autre que moi ne saurait le trouver ». Formule saisissante, où elle fait tenir en 25 mots toute la grandeur du défi que se lance le créateur, qu’il soit romancier, poète, musicien, peintre ou sculpteur. « Je sais que le trésor existe et que nul autre que moi ne saurait le trouver ». On a envie de lui répondre que c’est fait, ou du moins qu’elle brûle.

L’Argentine et la France

Silvia Baron est d’origine argentine. On trouve là une dimension essentielle de son livre : Elle est la femme de deux mondes et comme telle inévitablement divisée, même si elle a choisi la France comme culturel de référence. Et sa réflexion nous la montre errant d’un continent à l’autre, regardant la vie et se regardant, tantôt de cette rive-ci de l’Atlantique, tantôt de l’autre. Deux personnes en une mais toujours la même, dont l’unité profonde est scellée par l’élan poétique.

En fin de compte, on peut se demander ce qu’il advient de sa tentative de fixer le présent. De mon point de vue, elle échoue, partiellement. A la page 219 de son ouvrage, qui en compte 251, Silvia confesse : « Ces derniers jours, malgré ma résistance, un passé abstrait s’infiltre dans ma saison. C’est un passé inhabité, qui a parcouru les mers, les fleuves et les plaines et qui à la fois m’identifie pleinement. C’est un passage (passage/passé, merci docteur Lacan) par lequel j’avance en m’exposant au froid du présent ». L’expérience hors du temps est terminée. Le présent est décidément hors de portée : « Je tente de lui donner une langue, voire une histoire ; les couleurs ne le voient pas ; il s’enfuit à toute allure ; on ne peut pas le toucher ni l’arrêter ; il ne sort pas à la lumière ». Il est vrai qu’elle ajoute : « Pourtant il n’y a pas d’heure ni de minute qui ne soit lui. Pas de mort ni de vie. Le mot de l’énigme serait-il Dieu ? ». Là je la rejoins. Le temps, de façon générale, et sous tous ses aspects, le temps incompréhensible pour l’homme – sauf à se réfugier dans une abstraction physico-mathématique - est une dimension de Dieu. Silvia Baron évoque à plusieurs reprises un mot très lourd de sens : l’attente où elle se trouve inexplicablement. Attente de l’amour. Attente d’un signe. Attente de Dieu.

Texte de Jean Mauduit

« Journal d’une saison sans mémoire » de Silvia Baron Supervielle, est paru chez Gallimard dans la collection Arcades (2009-18 euros)

A écouter aussi l’émission avec Sylvia Baron Supervielle La lumineuse personnalité de Marguerite Yourcenar

source: www.canalacademie.com/ida5448-Journal-d-une-saison-sans-memoire.html

 

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