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à propos de "Les sept fous"

Par larouge • Arlt Roberto • Mercredi 08/09/2010 • 0 commentaires  • Lu 1350 fois • Version imprimable

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 Roberto Arlt, Les Sept Fous, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle et Antoine Berman, Belfond, 372 pages, 20,50 euros

par Lize Braat

Roberto Arlt a débuté sa carrière littéraire – toujours demeurée nécessiteuse – par des chroniques journalistiques dans El Mundo, intitulées Eaux-fortes. Rassemblées en deux recueils, elles n’ont pas encore été traduites en français, mais leur seul titre laisse entrevoir la filiation vitriolesque avec son roman Les Sept Fous, que les éditions Belfond ont le bon goût de rééditer, près de trente ans après sa première traduction en français et plus de quatre-vingts après sa publication en Argentine. Le procédé d’obtention d’une image via une plaque mordue par l’acide est en effet celui même de l’écriture de Roberto Arlt, qui développe d’ailleurs explicitement cette métaphore de l’empreinte, résultat d’une corrosion et d’une pression extrêmes, à la limite de la résistance des corps et de la santé mentale, à plusieurs reprises dans le roman. Erdosain y est un terne employé de la compagnie sucrière de Buenos Aires. Miné par la misère matérielle et morale, il puise de petites sommes dans la caisse de l’entreprise jusqu’à ce qu’une délation le contraigne à rembourser la totalité de son vol, sous peine d’emprisonnement : c’est l’ouverture du roman, qui donne d’emblée le ton de la marginalité et de l’humiliation. Erdosain entame alors une longue errance angoissée dans la ville, au cours de laquelle il croise différents illuminés mégalomanes et échafaude le plan de la seule issue possible à son impasse existentielle : l’assassinat du cousin de sa femme (celle-ci vient d’ailleurs de le rendre définitivement à sa solitude). Les Sept Fous est ainsi une sorte de pendant portègne àCrime et Châtiment, en ce qu’il est le récit de cette progression inéluctable et angoissée vers le crime, qui s’impose pour Erdosain comme la seule possibilité d’action. S’il existe bien un mobile, un prétexte pragmatique à ce geste extrême (soustraire à la victime un gros chèque qui alimenterait les fonds d’une société secrète), ce qui constitue véritablement son « impérieuse nécessité », c’est qu’il se présente pour Erdosain comme la seule et unique façon d’exister, de se soustraire à son non-être : « Et pourtant, seul le crime peut affirmer mon existence, comme seul le mal affirme la présence de l’homme sur la terre. » Là où Raskolnikov est encore le dupe des justifications qu’il se donne – faire don de l’argent volé, poursuivre ses études, commettre la faute dans le seul but de la racheter –, Erdosain est son lucide disciple, car il l’« a étudié au collège, un crime finit par rendre fou le délinquant » : il ne projette le crime, sous le coup d’une morbide curiosité (« Voir comment je suis par le crime »), que pour franchir le pas de l’exclusion définitive du règne des hommes. Le roman a ainsi bien des aspects dostoïevskiens (Erguetan le pharmacien, délirant sur sa martingale, évoque distinctement la figure du Joueur), notamment en ce que son ressort principal est l’angoisse, l’alternance frénétique entre l’attente ardente de la réalisation de soi, l’appel du surhomme, et le plus écrasant mépris. Il refuse cependant à Erdosain la rédemption qui est accordée à Raskolnikov, procédant par décalages et déplacements successifs : si c’est bien Erdosain qui projette le crime, ce n’est pas lui qui tuera, et c’est un autre encore qui connaîtra la rédemption. À ces défaussements narratifs répond un dédoublement du narrateur : sous la forme d’une sorte de métatexte se multiplient au cours du roman les notes de bas de page d’un « chroniqueur » (qui a recueilli la confession d’Erdosain et les témoignages d’autres personnages du roman), qui viennent anéantir l’interprétation proposée dans le texte principal. Comme un carton de film muet, il révèle ainsi la vérité d’une des rares scènes de communion et d’amour du roman, insinuant froidement qu’elle n’est que le masque des plus vils calculs et manipulations. C’est donc un livre de l’angoisse, du doute, du mensonge comme mal nécessaire (« celui qui trouvera le mensonge dont la multitude a besoin sera le roi du monde »), de l’échec pressenti, de la farce de l’existence, porté par une écriture haletante, torturée, parfois répétitive et gauche (les traducteurs s’en expliquent dans leur éclairant avant-propos), mais dont la brutalité hallucinée a le mordant de l’eau-forte et la force de frappe du métal, en même temps que ses potentialités alchimiques. Les quelques descriptions de végétation qui ponctuent le roman se présentent alors comme de minuscules oasis de couleurs et de fraîcheur, fascinantes, versatiles, dont Erdosain tente en vain de retenir la délicatesse par son invention folle d’un procédé de galvanoplastie des roses. Autant que Dostoïevski, Les Sept Fous évoque alors les eaux-fortes du contemporain allemand George Grosz (Arlt est d’ailleurs fils d’un émigré prussien et d’une Autrichienne), par la férocité de son trait, son goût pour les bas-fonds, ses portraits decafishios et de prostituées, ses esquisses prophétiques de la dictature, en même temps que parfois la limpidité ourlée, l’éclat, la tendresse inattendue des coloris de ses aquarelles, sa façon d’être presque lyrique dans son usage du scalpel : « Quand Erdosain sortit, la Boiteuse l’enveloppa d’un regard singulier, de ces regards en éventail qui coupent obliquement le corps d’un homme des pieds à la tête, et recueillent par la tangente tout la géométrie intérieure de la vie. »

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