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à propos de "Le fjord"

Par larouge • Lamborghini Osvaldo • Mercredi 01/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 894 fois • Version imprimable

Le Fjord est une allégorie, c’est bien plus que cela, c’est une solution à l’énigme littéraire que pose l’allégorie, ce qui a intrigué Borges. La solution que propose Osvaldo est si subtile que, en ce qui me concerne, elle me semble quasi inconcevable, elle consiste à extraire le sentiment allégorique de sa position verticale, paradigmatique, et de l’étendre dans un continuum qui cesse d’être le même (c’est de cela qu’il s’agit dans tout sentiment, de l’abandon de la fin pour autre chose) et recommence ensuite à l’être indéfiniment.

La mise en scène de ce continuum dont fait partie le passage du vers à la prose, et la transsexualité et, dirais-je, toute l’œuvre de Osvaldo, c’est la littérature même. Son écriture graphique, incluant l’image dans la ligne (ou « entre crochets»), fait partie de ce même principe qui est encore plus visible dans son œuvre graphique des dernières années, dans les livres artisanaux qu’il fit (bien que ceux-ci participent d’une autre idée qui lui était propre, « d’abord publier, ensuite écrire ») et surtout dans le Teatro proletario de cámara [Théâtre prolétarien de la chambre]. Il était inépuisable dans l’invention de ce continuum.

Je me souviens dans le récit Matinales qu’il racontait lui-même avec de grands éclats de rire (il avait fait une trouvaille) : un enfant se transforme en fou et fait le geste – symbolisant familièrement la folie – de se mettre un doigt contre la tempe et de le tourner. Tout Sebregondi peut-être considéré comme un essai de continuum.

On aurait pu dire la même chose de Las hijas de Hegel [Les filles de Hegel], où apparaissent des éléments nouveaux. Ce petit roman est une curieuse Aufhebung en cours. La première et la troisième parties, qui se passent aux environs du 17 octobre, anniversaire central de la classe ouvrière en Argentine, sont écrites chacune dans un cahier ; la deuxième, antérieure, est écrite avec le procédé phrase par phrase dans un petit livret. Ici la continuité se résout dans la simultanéité (mais de quoi ? d’écriture ? d’écriture et de lecture ? de littérature et d’histoire ?), dans le rituel ou la fatalité.

Si on interroge cent personnes qui l’ont connu, quatre-vingt dix-neuf définiront Osvaldo par son amour pour les femmes, là et seulement là il paraissait excéder la littérature. Ce n’est pas qu’il fût féministe (il s’est moqué de cela dans une déclaration de principes lapidaire : il cherchait « de vraies femmes, et pas la stupide vérité de la femme »), son amour pour les femmes brillait de la même lumière que son intelligence ; ils se confondaient quasiment.

Bien entendu, il disait vrai et sa biographie en est le témoignage le plus irréfutable. Et cependant… le continuum agissait aussi sur la sincérité, sur la vérité, elle les mettait sur le même plan que le reste.

Contrairement à Hegel, pour Osvaldo la réalité se trouvait dans les femmes et dans la classe ouvrière. Mais là-haut, sur les cimes, commençait la représentation. Et cette représentation avait un nom : l’Argentine. Ainsi, l’Argentine était «Albanie Albanie ! » ou « Allemagne! Allemagne!». L’Argentine n’avait de valeur que «par son grand pouvoir de représentation. » Cela vaut la peine de se rappeler les circonstances dans lesquelles je l’ai entendu dire cela : devant un voyageur qui faisait l’éloge de la beauté ronde et impudique des femmes brésiliennes, Osvaldo eut cette formule devenue classique « mais l’Argentine a un grand pouvoir de représentation » et il s’expliqua ainsi : « là-bas une femme n’est rien de plus qu’une femme, ici au contraire, c’est une ouvrière qui va à l’usine… » Puis suivait l’argument politique : « … parce que le péronisme a donné sa dignité à la classe ouvrière argentine, etc. etc. etc. » Cette récurrence politique était une constante chez lui, et parfois elle semblait si hors de propos que certains en vinrent à penser que c’était du cynisme. Je crois plutôt que cela répondait à son système formel complexe.

L’argentine lamborghinienne est le pays de la représentation. Le péronisme fut son émergence historique. L’Argentine péroniste, c’est la littérature. L’ouvrier, c’est finalement l’homme réel qui crée sa propre littérature en se faisant représenter par le syndicaliste. De là le retour de la figure de Vandor (dans la mort duquel il voyait, en toute logique, « l’assassinat symbolique de la classe ouvrière Argentine ») depuis ses premiers jusqu’à ses derniers écrits.

Mais dans le même mouvement qui fait de l’ouvrier un syndicaliste, l’homme se fait femme. Là réside l’avatar extrême de la transsexualité lamborghinienne. « J’aurais voulu être ouvrière textile mais pour devenir… secrétaire du syndicat. »

Ces dernières années, la légende a fait d’Osvaldo un maudit, mais les fondements réels du mythe ne dépassent pas une certaine irrégularité dans ses habitudes, dont la plus grave fut la fréquence de ses déménagements. Selon des normes très strictes, il aurait pu être un marginal, mais jamais, d’aucune manière, le grotesque crâneur qu’un lecteur crédule pourrait imaginer.

Osvaldo était un monsieur fringant, tiré à quatre épingles, aux façons aristocratiques, un peu hautain mais aussi très affable. Sa conversation éblouissait toujours ; celui qui le rencontrait – même quelques minutes – ne pouvait oublier quelque ironie, une réplique parfaite, mais ce n’est pas seulement en cela qu’il ressemblait à Borges : il avait quelque chose du gentleman vieux jeu, un tantinet rusé, quelque chose du gauchiste, que cachait une sévère courtoisie. De plus, il avait tout lu et son intelligence était merveilleuse, dominatrice. Il fut vénéré par ses amis, aimé (avec une constance inégalée) par les femmes, et respecté en général comme le plus grand écrivain argentin. Il vécut entouré d’admiration, de tendresse, de respect et, entre autres choses qui jamais ne lui manquèrent, de bons livres. Il ne fut l’objet ni de rejet ni d’exclusion, simplement il se maintint à la marge de la culture officielle, ce qui ne lui fit pas perdre grand-chose.

Préface à la première édition de Novelas y cuentosEdiciones Del Serbal, Barcelone, 1988

Source : www.editions-desordres.com

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