S'identifier - S'inscrire - Contact

à propos de "La Ville au bord du fleuve immobile"

Par larouge • Mallea Eduardo • Samedi 04/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 914 fois • Version imprimable

La Ville au bord du fleuve immobile
Depuis 1996, les éditions Autrement exhument l'oeuvre romanesque de l'Argentin Eduardo Mallea, disparu en 1982. Des écrits tendus entre l'illusion du langage et la résignation au mutisme.
La parole est une appréhension recroquevillée dans le coeur de chaque homme. Certains se délivrent de cette anxiété par le marivaudage et la mélopée. Ils bavardent. Ils caquettent. Ils salivent. Ils s'usent dans le boniment et les racontars. D'autres, qui ne s'accommodent pas du faux-semblant et de l'ergotage, demeurent prisonniers de la fatalité du silence. Ils ne parlent pas. Ou si peu, ou si mal. Ils ne sont pas dans le ton. Ils n'interprètent que les soupirs de la partition. Dans le brouhaha du quotidien, leur mutisme à la Bartleby est une offense aux gesticulations labiales. "Dans un monde où personne ne répond à personne, personne cependant n'accepte qu'on refuse de lui répondre." C'est là, dans ce malentendu, que se révèle la tragédie du vacarme de l'opéra humain. Et le propos d'Eduardo Mallea, le librettiste du fragile contre-chant des taciturnes. Au "verbiage tragique et factice", l'écrivain argentin préfère les mots longtemps gardés en bouche. Ce presque rien du discours où gît la vérité du langage -et donc de l'écriture. De Chaves, bref roman publié en 1953, à La Ville au bord du fleuve immobile, recueil de nouvelles aujourd'hui éditées en France, tous ses récits partagent le caractère morose des taiseux. Sobre et élagué, le style est à l'unisson. "Pensez que, dès que vous tombez dans l'éloquence, vous trahissez le texte", dit l'un de ses personnages. "Insistez très légèrement : laissez couler les mots."Cinquième livre d'Eduardo Mallea traduit aux éditions Autrement1, La Ville au bord du fleuve immobile réunit neuf récits écrits entre 1931 et 1935 -des textes inédits à l'exception de L'Angoisse, paru dans la Revista de Occidente de Rome, de Naufrage et Jacobo Uber, une cause perdue, publiés dans la revue Sur de Buenos Aires. La grave rumeur du "dialogue des silences" traverse cet ouvrage habité par les multiples déclinaisons d'un seul et même personnage : "l'homme souterrain d'Amérique en marche". Explorateur du "monde inanimé", Eduardo Mallea décrit les subterfuges et les mensonges de la parole -son vernis professionnel, ses intonations amicales, ses séductions amoureuses. Avec une rare profondeur psychologique et une singulière intensité dramatique, la lucidité malléenne dévoile l'hypocrisie des volubiles rencontres : "Les gens ne sont pas unis par des mots mais par un lourd mutisme". Broyés par l'aphasie, ils succombent parfois, avec une ardeur désespérée, à la fallacieuse frénésie de la conversation. S'ils s'essaient à la thaumaturgie de la parole, c'est avec un désenchantement qui les prive de la "magie des paroles". Magie illusoire, forcément. Dans ce livre des présences clandestines et des mornes solitudes, Eduardo Mallea arpente le "désert infini" de Buenos Aires. Dans cette cité, mais aussi dans la pampa argentine, qu'importe le lieu de perdition, il décrypte "le contretemps absolu qui préside à toute rencontre humaine". Ici, le pensif et émotif Solves, l'homme aux désirs occultés, s'abstrait avec une aimable froideur de l'effervescence du monde et de l'amour de Cristiana. En lui s'incarne le destin du peuple argentin, un "peuple immature qui est en train de mûrir, qui va devenir autre chose que cette sentimentalité diffuse" (Solves ou l'immaturité). Ailleurs, c'est l'élégant Carlos qui cède au mensonge de la rhétorique amoureuse (Rhapsodie du joyeux malandrin), ou c'est ce couple maussade qui se démolit à coups de suspicion feutrée et d'ennui mal dissimulé : "Elle aurait aimé dire beaucoup de choses, mais cela n'en valait pas la peine. Elle gardait le silence. Rentrons! dit-il. Il n'y a nulle part où aller. Rentrons! dit-elle. Que pourrions-nous faire d'autre?" (Conversation). Partout, en Patagonie ou ailleurs, la jungle des mots, l'indifférence, le quiproquo, l'incompréhension. Faute de trêve, tous les personnages de Mallea sont condamnés à l'impassible monologue. "Le temps, écrit-il, est une lassitude que nous assumons."Vingt ans après sa disparition, en 1982, la voix d'Eduardo Mallea retentit avec la violence d'une alarme longtemps ignorée. Fils de médecin, né en 1903 à Bahia Blanca, ville portuaire de l'Argentine australe, il fut journaliste et diplomate, animateur avec Victoria Ocampo de la revue Sur. Directeur durant plus de vingt-cinq ans du supplément culturel de La Nacion, opposant à la dictature péroniste, cet écrivain admiré par son compatriote Borges demeure aujourd'hui méconnu en France, comme d'ailleurs dans son pays natal. Universelle et intemporelle, son oeuvre (romans, nouvelles, essais) s'inscrit dans cette préoccupation, commune à tous ses héros, d'approcher au plus près le mystère de la destinée humaine. En dépassant la parole falsifiée. "Ce n'est pas une littérature de résignation, mais de révélation. Selon Mallea, chacun doit mener son propre combat -qui est d'abord un combat contre soi-même, avant de pouvoir s'attaquer aux autres- pour faire son propre malheur ou son propre bonheur", insiste Lisardo Pibida, universitaire et essayiste dans sa postface à La Ville au bord du fleuve immobile. "Dans l'oeuvre de Mallea, il y a tout ce qui forme -et déforme- l'âme : l'extase, le bonheur, la vie et la mort." Malgré le soupçon de damnation qui pèse sur l'homme muré dans le silence, le drame n'est pas achevé. "Nous les humains, écrit Eduardo Mallea, nous sommes tous des débris dénaturés de familles perdues, et c'est par un geste, un mot, une soudaine communion de sentiments que parfois nous nous reconnaissons instantanément."
1Quatre autres ouvrages d'Eduardo Mallea sont disponibles chez le même éditeur : Dialogue des silences, Cendres, Les Rembrandt et Chaves -publié en 1953, ce roman fut édité en France en 1965 sur l'initiative de Roger Caillois dans la collection "La Croix du Sud" chez Gallimard.
Pascal Paillardet
© www.lmda.net

Archives par mois


liens amis