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à propos de "L'Esprit de mes pères"

Par larouge • Pron Patricio • Jeudi 07/02/2013 • 0 commentaires  • Lu 739 fois • Version imprimable

 À la recherche de la mémoire perdue dans "L’Esprit de mes pères" de Patricio Pron

"Entre mars ou avril 2000 et août 2008, huit années de voyages au cours desquelles j’écrivis des articles et vécus en Allemagne, je consommai des drogues qui effacèrent ma mémoire, de sorte que le souvenir de cette période –tout au moins celui de quatre-vingt-quinze mois sur ces huit années- est imprécis et rudimentaire."
 
Le narrateur, jeune écrivain argentin, au chevet de son père mourant, se retrouve emporté par un besoin de savoir. Savoir qui était réellement son père et tenter de le connaître davantage à cette heure si douloureuse. 
 
A travers ce récit raconté à la première personne, le narrateur nous offre toute la sensibilité du protagoniste, ses angoisses et ses interrogations sans fin. L’écriture est percutante et le rythme soutenu, mais que de questions flottent dans la tête de ce narrateur ! 
 
Les jours défilants où son père ne donnait pas signe d’amélioration de son état de santé, le jeune écrivain se retrouva dans le bureau de cet homme qui lui semblait si étranger et qui pourtant lui avait donné la vie. C’est ainsi que tout commence : il découvre des dossiers dans lesquels son père s’était prêté à des recherches soutenues à propos de la disparition d’Alberto José Burdisso et de sa sœur Alicia Raquel Burdisso. Le protagoniste va donc mener une enquête sur les propres enquêtes de son père. 
Pourquoi avait-il fait toutes ces recherches ? Pourquoi précisément ces deux personnes ? 
Comment avaient-elles disparu ?
 
L’Esprit de mes pères est le récit d’investigations poussées, à la recherche des réponses qui taraudent plus qu’une famille, un peuple entier. Il s’agit en réalité d’une fiction basée sur des faits réels, qui ont traumatisé toute une génération en Argentine. Deuxième moitié du XXe, le pays est brisé par la Révolution et le retour du général Juan Perón. Entre exilés politiques, fusillés et les « disparus »,la guerre sale a ravagé les terres et les esprits. Le narrateur semble bouleversé et oscille entre rêve et réalité, présent et fiction, aussi le lecteur est-il balancé entre les incises métalittéraires, qui bientôt le perdront également, ne sachant plus ce qui tient de la raison et ce qui tient de la folie.
 
"Survint alors l’inattendu : ce dont j’avais essayé de ne pas me souvenir me tomba dessus avec une intensité inouïe, non plus de biais, comme les photographies floues que j’aurais rassemblées uniquement pour les ignorer, pour savoir que j’en disposais sans jamais avoir à les regarder, mais de face, avec la force dévastatrice du camion de pompiers que je voyais parfois quand j’avais forcé sur les comprimés."
 
L’écriture est appréciée ici comme une force de témoignage, en vue de laisser l’empreinte d’un souvenir qui s’estompe avec le temps, afin que les « disparus »ne tombent pas dans l’oubli. "[…] je me dis que j’allais écrire cette histoire, parce qu’on ne devait pas oublier ce que mes parents et leurs camarades avaient fait, parce que j’étais le produit de leurs actes, parce que leurs actes méritaient d’être racontés."
Il y a une prise de conscience indéniable de la part du narrateur, qui se sent concerné par l’Histoire et par ce devoir de mémoire. La mort est quelque chose qui nous sépare physiquement des êtres qui nous sont chers mais qui nous plonge toujours dans un profond besoin de savoir, sans doute pour nous déculpabiliser et tenter de nous défaire de cette douleur irrémédiable. Il me vient les derniers mots de Simone de Beauvoir dans Une mort si douce "Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, mêmes s’il la connaît et y consent, une violence indue."
 
Patricio Pron nous plonge ainsi dans une période meurtrie, dont les mots ne sont que le simple reflet d’une mémoire défaillante, qu’on ne sait dresser.
Si je n’avais qu’une chose à dire : ne lâchez pas en cours de route !
 

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