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à propos de Juan Jose Saer

Par larouge • Saer Juan Jose • Samedi 18/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 911 fois • Version imprimable

Le possible et l’incertain

Latino-américain de souche syrienne, ou « turc », comme on désigne là-bas tous ceux qui arrivent du Moyen-Orient, Juan José Saer est l’un des écrivains argentins les plus appréciés, après Jorge Luis Borges et Julio Cortázar. Il réside en France depuis plus de trente ans, et proclame qu’« un pays n’est pas une essence à vénérer ni une série de problèmes à débrouiller ». Cependant, c’est bien lui qui a créé Santa Fe, lieu mythique comme Santa Maria de Juan Carlos Onetti, Macondo de Gabriel García Marquez ou Yoknapatawpha de William Faulkner. Dans son premier livre, En la zona (1960), il commence à dessiner cet espace de fiction qui, à partir d’une référence réelle (la ville argentine de Santa Fe, sa côte et ses îles), deviendra l’espace imaginaire où se situent la plupart des aventures de ses personnages. Il refuse toute forme de régionalisme, et de « réel merveilleux », presque automatiquement attaché aux écrivains latino-américains. Il pense qu’un écrivain de là-bas doit écrire comme un écrivain, et non pas comme le souhaitent les Européens. Sa spécificité ne doit pas venir de l’accident géographique de sa naissance, mais de son travail.
Cicatrices a été publié pour la première fois en 1969 à Buenos Aires. Saer n’avait que 32 ans. Mais déjà s’annoncent les thèmes et l’écriture qui vont le caractériser. Un ouvrier métallurgiste (Luis Fiore) assassine sa femme un 1er mai, sans aucun motif apparent, au terme d’une journée à la campagne. Le lecteur comprend vite que ce crime n’est qu’un prétexte (au double sens du mot) pour l’exposition de quatre récits. D’abord celui de Luis Fiore lui-même, la veille de l’homicide, et ceux de trois autres personnages, assez excentriques, plus ou moins en rapport avec le crime : un étudiant en journalisme, inventif et désoeuvré, ami du juge chargé de l’affaire ; un journaliste d’âge mûr, adonné au jeu, qui va lui trouver un job dans son journal ; le juge, dont la principale ambition est de traduire en espagnol un classique de la littérature anglaise déjà mille fois traduit. Tout cela sur un fond de violence souterraine prête à exploser à n’importe quel moment, reflet de l’Argentine d’une époque où la société se déchirait entre péronistes et antipéronistes.
Plus de trente ans séparent ce roman des vingt et un récits de Lieu, publié en 2000 à Buenos Aires. Tous les personnages qui peuplent Santa Fe y sont : Tomatis, Pichon Garay, le Mathématicien... On y retrouve également l’idée de la fusion du possible et de l’incertain ; une idée présente déjà dans la création de Santa Fe. L’un des récits, « Réception à Baker Street », se déroule dans la fameuse demeure de Sherlock Holmes, en même temps qu’une pluie diluvienne s’abat sur la gare routière de Buenos Aires. Et ce ne sont ni le détective ni son cher Watson qui parlent, mais, à leur place, un narrateur à la deuxième personne qui n’est autre que l’« ineffaçable » Tomatis : un hommage à Oedipe roi de Sophocle, source de toute énigme policière.
Heureux hasard, Verdier nous offre opportunément Lignes du « Quichotte », qui réunit deux courts textes - une conférence et un article - de Saer, dans lesquels celui-ci nous invite à redécouvrir le livre de Cervantès. Il renouvelle sa lecture en posant le problème des apparences, de la relativité de toute affirmation. Saer montre que le chevalier (comme lui-même ?) veut changer le monde et n’y parvient pas ; mais que, ce faisant, c’est le destin du roman qu’il va infléchir ; donc le destin de la représentation du monde.
Ramón Chao.
Édition imprimée — avril 2003 — Page 30
 Source: http://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/CHAO/10053

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