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à propos de Emilio Rodrigué (2)

Par larouge • Rodrigué Emilio • Mercredi 15/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 887 fois • Version imprimable

Emilio Rodrigué le grand psychanalyste argentin est mort hier (21 fevrier 2008)
Élisabeth Roudinesco
La SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE ET DE LA PSYCHANALYSE communique.
Nous venons d’apprendre la mort, le 21 février, à Salvador de Bahia de notre ami Emilio Rodrigué, né à Buenos Aires le 9 janvier 1923 des suites d’un arrêt cardiaque consécutif à une pneumonie. Il a joué un rôle essentiel dans l’histoire de la psychanalyse latino-américaine et il fut le premier biographe latino-américain de Freud. Plusieurs hommages vont paraître dans la presse française et étrangère et dans des revues.
En attendant, voici l’article qu’Élisabeth Roudinesco avait consacré à sa biographie parue en français en 2000, ainsi qu’un entretien dans Le Point, lors de la parution de son ouvrage : Séparations nécessaires , Payot, 2005.
Emilio Rodrigué, Freud, le siècle de la psychanalyse, El Siglo del psicoanalisis , Buenos Aires, 1996, 2 volumes (611 et 635 pages), traduit de l’espagnol par Patricia Rey. Révisé par Denise Coutinho et Michel Colin, avec la collaboration de l’auteur, Payot.-

Depuis la parution de la monumentale biographie d’Ernest Jones, dans les années 1950, des centaines d’ouvrages ont été édités sur la vie et l’oeuvre de Sigmund Freud. Les travaux les plus pertinents ont d’ailleurs été réalisés dans le monde anglophone (Grande-Bretagne, Canada, États-Unis), alors même que la psychanalyse y était d’abord admirée puis attaquée. A cet égard, la parution de cette biographie, écrite par Emilio Rodrigué, a été saluée il y a quatre ans, au Brésil et en Argentine, comme un véritable événement : il s’agit en effet du premier ouvrage de ce genre publié dans le monde latino-américain et le mérite revient à Juan David Nasio, psychanalyste français, argentin d’origine, de l’avoir accueilli chez Payot. Car si les oeuvres des auteurs anglophones et francophones sont souvent traduits en espagnol et en portugais, il est rare que des traductions soient entreprises en sens inverse.
Grande figure de l’école argentine, célèbre sur tout le continent, Emilio Rodrigué appartient à la quatrième génération du mouvement psychanalytique international. S’il n’a pas connu Freud, il a en revanche été formé dans le sérail de la British Psychoanalytical Society (BPS) avant de devenir membre didacticien de l’International Psychoanalytical Association (IPA) par le biais de son adhésion à l’Asociacion Psicoanalitica Argentina (APA, fondée en 1942).
Né en 1923, analysé par Paula Heimann et contrôlé par Melanie Klein, il a donc fréquenté tous les acteurs de la saga freudienne de l’immédiate après-guerre : Anna Freud, Wilfred Ruprecht Bion, Erik Erikson, etc : “J’étais là (à Londres) lors de la publication du premier volume de la biographie de Jones. Ce fut le best-seller de l’année de mes vingt-neuf ans”.
Mais surtout, Rodrigué a joué un rôle important dans l’histoire de l’implantation du freudisme en Argentine puis dans sa diffusion au Brésil.
À partir de 1860, la ville de Buenos Aires fut à la pointe de la révolution industrielle et de la construction d’un Etat moderne pour l’ensemble du pays. Vingt ans plus tard, l’unité entre les provinces se réalisa et la ville des portenos devint la capitale fédérale de l’Argentine qui accueillit sur son territoire, en une cinquantaine d’années, environ six millions d’émigrants, parmi lesquels de nombreux Juifs d’Europe centrale et orientale : trois fois plus de volume que sa population initiale. Tous ces migrants transmirent à leurs héritiers une culture cosmopolite, ce qui permit de transformer Buenos Aires en une cité moderne, ouverte aux idées neuves et perméable à toutes les formes de créativité et de mélanges.
Après l’instauration, contre la tradition des guérisseurs, d’une médecine scientifique, la folie devint un objet d’étude clinique et les premiers psychiatres argentins s’inspirèrent de Pinel et d’Esquirol pour mettre sur pied une organisation de la santé mentale semblable à celle de l’Europe.
Le terrain était donc prêt, dés le début du siècle, pour une réception positive de la pensée freudienne et des différents principes de la psychothérapie qui renouvelaient l’approche des maladies mentales et nerveuses.
En 1930, l’Argentine subit le contre-coup des événements européens au moment même où les enfants des émigrés, juifs et non-juifs, accèdaient au pouvoir. Or, dans cette société entièrement construite en miroir de l’Europe, et où chaque sujet se sentait orphelin de la terre de ses ancêtres, la psychanalyse apportait une connaissance de soi fondée sur la reconstruction fantasmatique d’une origine : en bref, elle était une manière pour chacun d’aller à la rencontre de son histoire, de son passé, de sa mémoire.
C’est pourquoi, loin de devenir une thérapie de l’adaptation, liée à une médecine de la normalisation, comme ce fut le cas aux États-Unis, et au lieu d’être réservée à des “malades”, elle put s’épanouir comme une véritable philosophie du décryptage de l’inconscient au service d’un réveil de la liberté des consciences. D’où son succès, unique au monde, auprès de toutes les classes moyennes urbanisées. D’où aussi sa richesse, sa générosité, son ecclectisme.
Les fondateurs de l’APA étaient tous animés par cet esprit d’ouverture, les uns nés en Argentine de parents émigrés - comme Enrique Pichon-Rivière ou Arnaldo Raskovski — les autres venus d’Europe — comme Marie Langer (Autriche) ou Angel Garma (Espagne). Pendant de longues années, ils vouèrent à la psychanalyse un amour fou semblable à celui des premiers freudiens de Vienne. Aussi formèrent-ils une tribu des égaux qui n’avait point besoin d’un maître à idôlatrer mais qui savait se souvenir que le fondateur de la discipline avait été lui-même contraint de s’exiler de son pays. Malgré leurs disputes et les inévitables scissions, ils surent garder entre eux des liens qui permirent aux générations suivantes, sinon de s’intégrer à un mouvement unique, du moins de pas se détacher définitivement d’un idéal de communauté intellectuelle, fût-elle de l’ordre d’un impossible.
Cette attitude explique pourquoi, lorsque l’oeuvre de Jacques Lacan commença à être connue en Argentine, à partir de 1964, ses partisans conservèrent bien souvent des relations “oedipiennes”, cordiales et conflictuelles, avec les membres de l’APA, leurs anciens maîtres, eux-mêmes divisés en freudiens classiques et en kleiniens. L’ecclectisme et le familialisme furent donc favorables à la formidable expansion, dans ce pays, de tous les grands courants de la psychanalyse.
Ami de Marie Langer et des pionniers de la génération de 1942, Rodrigué fut l’héritier de cet “oedipianisme”. Critiquant le conservatisme de sa propre société dans le domaine de la formation des psychanalystes, il participa à toutes les luttes politiques et institutionnelles du mouvement argentin et fut l’un des membres du célèbre groupe contestataire Plataforma, ce qui le conduisit à démissionner de l’IPA avec quarante-cinq collègues. En 1974, il quitta son pays après le retour au pouvoir de Peron.
Deux ans plus tard, avec l’avènement de la sanglante dictature du général Videla, d’autres Argentins s’exilèrent en Europe (en France et en Espagne, notamment) pour y former une nouvelle diaspora, semblable à celle des psychanalystes européens autrefois persécutés par les nazis et réfugiés dans les deux Amériques.
Rodrigué s’installa alors à Bahia, tout en menant avec Marie Langer, exilée au Mexique, une lutte courageuse contre les compromissions de l’IPA avec les diverses dictatures latino-américaines. Fasciné par la ville noire et marié pendant quinze ans à une prétresse de l’aristocratie candomblé, il parvint à réunir autour de lui un groupe composé de toutes les tendances du freudisme contemporain et à établir un pont entre les différentes cultures du continent sans céder ni à un universalisme abstrait, ni à un culturalisme débridé : “notre géographie et notre histoire nous mettent dans une position versatile. Nous devons dépasser la servitude du colonisé sans tomber dans l’idéalisation indigène. Nous somme bicéphales : un oeil rivé sur l’Europe, l’autre vers notre nombril.”
Ce Siècle de la psychanalyse porte la trace de l’itinéraire de l’auteur. On n’y trouvera aucune information nouvelle sur la vie de Freud mais, pour la première fois, un large panorama historiographique de la quasi-totalité des travaux publiés dans le monde anglophone, francophone et latino-américain, le tout accompagné de commentaires interprétatifs reflétant la généreuse subjectivité d’un homme passionné de freudisme.

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