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à propos de "Adan Buenosayres"

Par larouge • Marechal Leopoldo • Lundi 06/07/2009 • 0 commentaires  • Lu 1007 fois • Version imprimable

Critique de Le Monde
Le 31 Mars 1995
L'Enfer portègne
En 1949, dans un article de la revue Realidad de Buenos Aires, que l'éditeur a eu la bonne idée de mettre en préface à la traduction française d'Adan Buenosayres, Julio Cortazar prenait la défense du plus étrange, du plus indéchiffrable des romans : « La publication de ce livre est à mes yeux un événement hors du commun dans l'histoire des lettres argentines, et sa multiple démesure assurément digne de la plus vive attention », écrivait-il. « Rarement on aura vu livre moins cohérent, poursuivait, fasciné, le jeune Cortazar qui n'avait pas encore écrit Marelle. Le lecteur a constamment l'impression que l'auteur, appuyant le compas sur la page blanche, le fait tourner de manière si tourneboulée que le résultat est un renne rupestre, un dessin paranoïaque, un garde grec, un arc de fête florentine du Cinquecento ou le huit formé par une figure de tango canaille. » Un livre maudit d'un auteur maudit, passé inaperçu lors de sa publication en 1948, reconnu dans les années 60 comme un des textes fondateurs du nouveau roman latino-américain.Associé aux grands mouvements d'avant-garde des années 20 et 30, collaborateur de la revue Proa, que dirigeait Borgès, puis du mouvement Martin Fierro (1), considéré comme un des grands poètes argentins de ce siècle, auteur dramatique prolifique, ami de Macedonio Fernandez, Leopoldo Marechal (1900-1970) est resté inconnu, exclu. Issu d'une famille française son grand-père paternel, communard, s'était exilé en Uruguay , il avait, dans sa jeunesse, des idées socialistes qui tourneront au populisme. Instituteur, il traverse, dans les années 30, une crise religieuse, devient un catholique pratiquant. En 1943, il adhère au mouvement péroniste et va être chargé de la culture au ministère de l'éducation, se coupant alors du milieu intellectuel et de ses amis de jeunesse. Aussi se retrouve-t-il seul. Roger Caillois, qui allait créer la collection « La Croix du Sud » et nous faire découvrir Borgès, ne le connut pas... Après la chute de Peron, en 1955, va commencer pour lui ce qu'il a appelé sa période de « robinsonisme » : on ne l'édite plus, on ne joue plus ses pièces de théâtre, mais il continue, paraît-il, à en écrire.Commencé en 1930, lors d'un séjour à Paris qu'il évoque avec nostalgie dans son livre, composé lentement en quelque dix-sept années, Adan Buenosayres se veut, selon son auteur, « une épopée épique, lyrique et métaphysique de Buenos Aires ». Un pèlerinage spirituel au long d'un itinéraire profondément portègne (l'édition française comporte heureusement un indispensable lexique argentin-français !). Le personnage principal, un jeune poète amoureux, Adan-Adam, le « premier homme », indissociable de cette ville dont il porte le nom cité infernale et apocalyptique qui se confond pour Marechal avec le Dublin d'Ulysse, lieu des cercles de l'Enfer de Dante , est à la recherche d'une femme, à la fois Dulcinée et Beatrice, qui ne l'aime pas. Sa quête finira dans une église vide, auprès du Christ à la main brisée : « Il me fut seulement donné de te suivre sur les traces dangereuses de la beauté ; et j'ai perdu mon chemin et je m'y suis attardé ; jusqu'à oublier qu'il n'était qu'un chemin, que je n'étais qu'un voyageur ; que toi seul est la fin du voyage. »Dès le prologue, nous faisons connaissance avec la bande d'amis qui accompagnent le héros vers sa dernière demeure, « tenant à bout de bras un cercueil de modeste facture (quatre planches fragiles), si léger qu'il ne nous semblait point contenir la chair vaincue d'un homme mort, mais la subtile matière d'un poème achevé ». Ils sont six, l'auteur compris, piliers de bistrot, compagnons de boisson, érudits du « Parnasse de la criollitude ». Croqués avec une ironie féroce. Sans doute reconnaissables pour ceux qui ont bien connu Borgès ou Ocampo... Marechal nous prévient, dans un « prologue indispensable », qu'Adan lui a confié avant de mourir deux manuscrits, qu'il présente dans les deux dernières parties de ce roman à l'étrange construction, puisque l'important réside dans les cinq premières parties, dans lesquelles l'auteur présente son ami vivant, son extraordinaire nature, les actions mémorables dont il fut le témoin, entrant dans les rêves de ce « tisserand de fumées » : « Combien de positions inventées ai-je prises, depuis mon enfance ! confesse Adan au Christ à la main brisée. J'avoue avoir imaginé alors la mort de ma mère et en avoir souffert en songe, comme si elle eût été véritable. J'avoue avoir vaincu le champion mondial Jack Dempsey, au Madison Square de New York, sous les clameurs frénétiques de cent mille spectateurs. J'avoue avoir fait sauter la banque de Monte-Carlo lors d'une soirée prodigieuse, puis être parti, riche d'or et de mélancolie, entre une double rangée de brelandiers courtois et de belles prostituées internationales. »Pour aboutir au sentiment de gâchis et à l'angoisse d'une vie... « L'histoire de ma vie est une succession de fins et de commencements, d'ascensions et d'effondrements qui alternent avec une douloureuse exactitude. Depuis mon enfance, j'ai appris à frémir, au faîte de mes joies, de la proche douleur dont je sais l'avènement proche ; et jamais je ne vécus un dimanche au bonheur duquel ne se mêlât l'ombre d'un lundi menaçant. »Attention ! Cette explication, trop cartésienne, trop simplificatrice, n'en est pas une, et ne rend pas compte de l'infinité d'approches et de la variété de styles et de ruptures de ton d'une narration alliant une prose virgilienne ou classique du Siècle d'or à une scatologie difficilement supportable. Une prose rythmée de paroles de tangos et de milongas ou de chansons à boire dans les bars à la mode, tandis que tous les sens restent chargés de mémoire : l'estancia de son enfance toute pleine de l'odeur des chevaux, « haleines végétales et sueurs agricoles », la fumée de l'asado, l'odeur de tannerie dont le seul souvenir lui donne la nausée. De plus, la lecture d'Adan Buenosayres, déconcertante même pour des Argentins, l'est évidemment bien davantage pour nous qui ignorons l'importance des « martinfierristas », auxquels est dédiée « cette histoire limpide et enthousiaste ». Histoire qui nous met en présence du formidable bouillonnement des idées chez ces intellectuels délibérément francophiles pour qui le voyage en Europe est un rituel (après Paris et Amsterdam, Adan s'arrêtera à Florence plusieurs semaines, le temps de lire La Divine Comédie).Le livre mythique d'un poète qui vous égare souvent, mais qui mérite quelques efforts en pariant sur l'intelligence (« L'intelligence est un don métaphysique : on naît intelligent comme on naît blond »). Un monument de l'« argentinité » qui prend place, dans la littérature sud-américaine, à côté de Marelle, de Cortazar, de Paradiso, de Lezama Lima, de Terra nostra, de Fuentes, du Partage des eaux, de Carpentier.
PAR NICOLE ZAND
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